Sites spécifiques.

Il faut ici faire une importante distinction entre les sites conçus par des amateurs (qui peuvent être par ailleurs des "professionnels", mais qui agissent alors en dehors de leur institution) et ceux que patronnent très officiellement des organismes divers (groupes de recherche du CNRS, équipes universitaires, etc.). Les sites d'amateurs sont fréquemment originaux et communicatifs, fondés sur le désir de partager une passion avec qui voudra. Leur handicap (du point de vue de la recherche) réside cependant dans la fiabilité très relative de ce qu'ils mettent en ligne : textes mal numérisés et mal révisés, illustrations de seconde main souvent mal identifiées, etc. - sans parler du statut juridique douteux des documents reproduits. Sans doute faudrait-il encourager ceux qui se lancent dans cette voie à partager leurs collections originales plutôt que la énième version (fautive) des Fleurs du mal. Une initiative récente de l'INALF est, de ce point de vue, très prometteuse, puisque elle prévoit la mise sur pied d'une grille d'évaluation très précise des sites littéraires .

Ces remarques n'impliquent nullement que les sites institutionnels soient irréprochables, bien loin de là. Leur avantage évolutif (pour parler en termes darwiniens) tient simplement à la disponibilité d'une main d'œuvre compétente, capable de travailler sur des volumes de données très importants dans le cadre de projets à long terme. Dans cette catégorie, au titre des sites généralistes, citons par exemple le catalogue du Fonds XIXème de l'UFR "STD" de Paris 7 (équipe de recherche "Littérature et civilisation du XIXème siècle", Groupe Hugo - Groupe Balzac) . On peut espérer également que l'Institut des Textes et Manuscrits Modernes (ITEM), qui travaille essentiellement sur des écrivains du XIXème siècle, étoffera rapidement son site . Le site central du CNRS ne présente malheureusement, de son côté, que des informations très sommaires et découvrir les sites propres des équipes de recherche n'est donc pas toujours facile. Au rayon des entreprises collectives, mais semi-publiques, les sites créés par les associations d'amis d'écrivains sont encore trop rares et sont en fait souvent mis sur pied par une seule personne, en liaison avec une association, mais sans que celle-ci prenne en charge l'opération. C'est le cas du site Banville, mentionné plus loin. Il en va de même avec les maisons d'écrivains à propos de certaines desquelles on pourra consulter un bon site normand trilingue . Napoléon est de loin mieux loti parmi ceux (écrivains ou non) dont les "maisons" sont célébrées , ce qui rendrait jaloux son alter ego potentiel, Chateaubriand, un peu moins bien logé .

Auteurs.

Les sites consacrés à des auteurs particuliers sont la forme la plus courante et la plus visible de la mise en ligne littéraire. Les grandes entreprises fondées sur des critères scientifiques et dotées de ressources matérielles et humaines stables sont cependant encore assez rares, je l'ai dit. Parmi les plus considérables, on ne s'étonnera pas de trouver celles vouées à Balzac et à Zola, incontournables. Chacun a été cependant l'occasion de la construction de sites tout à fait différents. Les préoccupations initiales de leurs concepteurs peuvent l'expliquer : là où Etienne Brunet se soucie d'abord de lexicométrie, le Centre d'études sur Zola et le Naturalisme de l'Université de Toronto vise avant tout à éclairer un phénomène à la fois littéraire et historique plus global. En conséquence, le Balzac de Nice permet des recherches textuelles très fines, tandis que le Zola de Toronto permet avant tout des investigations contextuelles très étendues et constitue une très importante source d'information sur la vie littéraire de toute la période. À noter, parmi les amateurs, le site Balzac de François Bon .

En dehors de ces deux grands, c'est surtout les auteurs plus marginaux ou réputés subversifs qui bénéficient des efforts des concepteurs de sites littéraires : Banville , très bien servi, avec beaucoup de rigueur, par Michael Fleming à Mount Allison University, Jarry, magnifiquement mis en valeur par H. Gatzke , ou Lautréamont, occasion d'une exploration d'un monde littéraire bien particulier . Le site Banville, lié à une association, tend à reproduire les schémas classiques de l'histoire littéraire. Le site Jarry, pur produit d'une passion singulière, se ramifie d'une manière extrêmement originale en direction du monde fin-de-siècle du Mercure et de La Revue blanche. Quant à "Maldoror", je tente de mon côté d'en faire le point de rencontre d'une actualité vivante, tout en offrant une documentation aussi originale que possible, complément du site universitaire de Paris 3, consacré à des recherches techniques poussées sur la littérature et l'Internet .

Ces choix différents illustrent les diverses possibilités explorées dans la mise en ligne de sites consacrés à des auteurs particuliers, puisqu'on peut trouver ainsi sur la Toile aussi bien des textes, des documents déjà connus mais numérisés et donc téléchargeables, des informations et des documents rares, des renvois à des sites complémentaires, des renseignements sur la recherche en cours, des moyens de communication avec tel ou tel centre ou équipe de recherche, etc.

Pour l'heure, la plupart des auteurs ou mouvements littéraires qui peuvent intéresser les dix-neuviémistes ne sont donc représentés sur la Toile que de manière fragmentaire, sous la forme de textes incomplets, avec quelques notices biographiques ou bibliographiques souvent élémentaires. Il n'en reste pas moins que cette anthologie en croissance constante permet un accès rapide et efficace à une multitude d'œuvres, souvent célèbres et largement rééditées par ailleurs, mais parfois aussi assez rares.

Pour ce qui est des auteurs canoniques pris individuellement, en dehors de Balzac et Zola, les amateurs de Baudelaire trouveront sur la Toile de nombreux morceaux dispersés entre de multiples sites, mais les chercheurs peuvent aller plus loin et consulter le catalogue du fonds détenu par la bibliothèque Bandy de l'Université Vanderbilt, y compris la description et l'index des articles . Ils peuvent d'ailleurs, à partir de là, consulter également le fonds de la bibliothèque générale, qui contient la richissime collection Pascal Pia. Le site Baudelaire de Jacques Lemaire à Montréal est différent. Les Fleurs du mal s'y trouvent au complet, annotées, et de même le Spleen de Paris, ce qui en fait une entreprise remarquable. Le même auteur a conçu également un "Verlaine" sur le même principe. De manière un peu surprenante, c'est sur le site de Saint-Pierre-et-Miquelon, d'une richesse d'ailleurs impressionnante, qu'il faut aller à la rencontre de Chateaubriand . Mais on n'y trouvera que les passages de divers textes où ce dernier parle des îles, agrémentés de photographies des paysages décrits. Daudet, qu'on ne s'attendrait pas à trouver là, est bien présent avec une riche documentation . Un passionné fournit aux amateurs un site bien pourvu sur Alexandre Dumas, avec documents, images et textes, y compris une bibliographie aux dimensions imposantes , tandis que la Société des Amis d'Alexandre Dumas propose de son côté un vaste ensemble officiel . À noter que l'éditeur de Cédéroms Acamédia dispose d'un site où Dumas et Chateaubriand tiennent la vedette. Leconte de Lisle n'est présent que dans quelques anthologies. Eric Bruchez consacre un site sympathique à Nerval, avec quelques textes assez rares . Un site suisse propose une initiative originale, dans un site sur Flaubert, en fournissant aux lecteurs pressés un résumé de Madame Bovary . Un autre site comprend beaucoup d'extraits divers et la Tentation au complet . Gustave est ainsi moins bien traité que George (Sand), qui a droit à une archive beaucoup plus développée sur un bon site d'amateur, souvent remis à jour, avec de nombreuses illustrations. On y trouve aussi des renvois à des sites plus institutionnels, comme celui de la George Sand Association . De son côté, la Société Théophile Gautier dispose de pages bien organisées sur un serveur de l'ENS, malheureusement très lent, comme il arrive souvent pour les serveurs français . C'est encore un amateur qui met à la disposition du réseau un ensemble sympathique (en anglais) consacré à Hugo . Mallarmé a été honoré, quant à lui, d'un beau site par la ville de Sens, pour le centenaire . En revanche, Tournon n'a rien fait. Les stendhaliens ont, eux, et c'est bien le moins, un site intéressant à Grenoble . Notons encore l'initiative originale de la mairie de Metz, qui a eu la bonne idée de célébrer Verlaine en lui installant, entre autres sujets, un site plein d'intérêt . Mais la palme revient incontestablement au Rimbaud-Web , très belle création collective qui va beaucoup plus loin que les très nombreux sites où figurent, de manière dispersée, beaucoup de poèmes.

Œuvres

La diffusion des équipements de numérisation a donc rendu possibles les entreprises de mise en ligne des œuvres elles-mêmes dans leur forme intégrale - ce qui ne va pas sans problème. Il n'est pas besoin d'insister sur l'immense progrès que représente la possibilité de retrouver, quasi-instantanément, n'importe quel passage de Balzac, de se livrer à des analyses statistiques, de rechercher des collocations sur l'ensemble des textes, etc. Frantext offre une telle possibilité, encore que dans des conditions moins favorables que son pendant américain, l'ARTFL . Seuls les organismes abonnés y ont droit - même si certains textes sont néanmoins disponibles par le biais de Gallica. ARTFL (dont l'accès est réservé aux membres des organisations nord-américaines réunies dans un consortium), grâce à son interface graphique, permet une consultation très confortable. Le problème se pose cependant de la fiabilité des "éditions" ainsi offertes. Le mot est ici entre guillemets car la version informatique des textes disponibles ne répond pas encore aux critères des éditions savantes traditionnelles, même quand elle se fonde sur ces dernières. La numérisation est en effet un processus complexe susceptible de multiplier les erreurs de lecture, à moins d'un travail très important de saisie (automatique ou non) et de révision. Les textes de Frantext sont peu satisfaisants sur ce point : les coquilles y sont parfois nombreuses et les indications de mise en page et de typographie presque inexistantes. Dans la mesure où aucune édition électronique n'a encore été conçue spécifiquement pour le médium informatique (à l'exception du site "Lautréamont" de Paris 3, expérimental et didactique), toutes se fondent sur des éditions imprimées dont elles reproduisent les faiblesses et les insuffisances, en les exagérant parfois. La génétique est venue compliquer la notion d'édition "originale", et l'informatique ne peut faire qu'amplifier ce trouble, en attendant la mise au point de protocoles adaptés.

Dans ce contexte, l'arrivée en ligne des textes numérisés dans le cadre du projet Gallica de la Bibliothèque nationale de France a représenté un formidable bouleversement. Les très grandes capacités du système permettent un enrichissement quantitatif considérable de la bibliothèque virtuelle. Qualitativement, il est probable que l'effet sera également majeur, mais peut-être plus cette fois-ci à cause des limites mêmes du projet. Il n'était pas possible de donner tous les documents en version "texte". Un grand nombre d'entre eux ne seront donc disponibles qu'en version "image". Si cela peut être un handicap, puisqu'il ne sera pas possible d'effectuer des recherches textuelles automatiques de détail (un mécanisme d'indexation est cependant en place), le fait de pouvoir "feuilleter" des documents autrement inaccessibles permettra de combattre le préjugé textualiste exclusif en mettant à nouveau l'accent sur les caractères physiques propres des livres ou revues consultés : la typographie, l'illustration, la saveur visuelle particulières à chaque volume ou à chaque page sont mises en valeur, avec toute la charge signifiante qu'elles possèdent.