Qu'elle soit prise en tant que connaissance, en tant qu'interprétation, en tant qu'écriture, en tant qu'institution aussi ou en tant qu'ensemble de tous ceux qui la pratiquent et qui sont reconnus comme tels, l'histoire ne se décline donc qu'au pluriel. Aussi tout propos qui porte sur l'histoire doit-il prendre en considération son incurable pluralité sous peine de ne s'appliquer, au mieux, qu'à une de ses formes et au pire de ne s'appliquer à rien. K. Pomian. (1)

 

La dérive des continents n'a plus à être prouvée : chacun peut en percevoir la réalité en franchissant l'Atlantique, dans un sens ou dans l'autre. Comparez les librairies spécialisées françaises et américaines : pour ne nous en tenir qu'au secteur qui intéresse notre revue, le corpus des œuvres proposées comme fondamentales et le répertoire des ouvrages critiques et théoriques de référence ne coïncident plus que vaguement. Exercice édifiant : examiner le répertoire du fichier central des thèses (pour la France) puis feuilleter les derniers volumes de Dissertation Abstracts. Ou encore mettre en parallèle les sommaires de Littérature ou de Poétique et l'index des communications au congrès de la Modern Language Association. Un statisticien bien équipé pourrait sans doute traduire graphiquement cette évolution dans des schémas d'une grande éloquence, puisque aux thèses bien françaises sur Le Tragique chez Villiers de l'Isle-Adam font pendant, version américaine, de profondes recherches sur Anal sexuality in Victorian Literature (2). Confrontés à ces évolutions divergentes, certains cèdent à des paniques millénaristes mais de sens opposé. Pour les uns, la vie littéraire française (sinon la France elle-même) est au bout du rouleau : une grande tradition, épuisée, ne fait que se survivre par la répétition, malade de son trop-plein de mémoire. On ne prononce pas le mot de "décadence", mais seulement comme on ne parle pas de corde dans la maison d'un pendu, et chacun de se dire que la fermeture de la librairie des P.U.F., venant après celle du Divan, toutes deux remplacées par des boutiques de mode, c'est un signe qui ne trompe pas.[p. 144]

Le cadavre bouge-t-il encore ? Il est vrai que le temps des grands enthousiasmes théoriques et des sujets "subversifs" a vécu, du moins en France. La génération qui s'était éveillée à la modernité - délicieux frisson - en se demandant "pourquoi la nouvelle critique ?", a successivement épuisé tous les filons, et ne laisse subsister aujourd'hui qu'un éclectisme sans joie. Les seuls sursauts ne surviennent que pour célébrer les morts - rituel funèbre des centenaires, parfois d'un haut comique, qui mobilisent les esprits pendant un an ou deux, pour des motifs pas toujours nobles, et laissent retomber ensuite l'atonie et le désarroi. On frémit en pensant à ce que vont devenir les Balzaciens, une fois l'année Balzac consommée. La routine des concours universitaires suscite bien quelques efforts ponctuels, mais toujours juste-milieu et pour le seul profit de l'industrie du digest académique. Un peu de linguistique, un peu de psychanalyse, une pincée de génétique sur un fond d'histoire littéraire à l'ancienne assaisonné de sociocritique, et voilà le grand auteur de l'année accommodé ! Les méthodes de la grande distribution commencent d'ailleurs à montrer ici aussi leur efficacité : un bon centenaire mis au programme des concours et - heureuse coïncidence - pléïadisé à temps, garantit des effets incontournables. Le grand percolateur scolaire se chargera ensuite de diffuser tout cela pour en faire de la bonne "matière" d'enseignement habillée de manière inusable, le tout régulé par les programmes et balisé par les manuels (encore l'industrie). Plongée dans ce milieu artificiel, la littérature paraît encore parler, mais comme, dans Locus Solus, le cerveau de Danton dans son bocal d'aqua micans.

L'épuisement des "grands récits" autrefois diagnostiqué par J.-F. Lyotard en matière politico-philosophique frappe donc également le secteur des Lettres, ou du moins l'industrie critique française, ce qui n'est pas la même chose. Ce n'est pas vrai partout, tant de la littérature que de la critique. Pour ne parler que des œuvres, il suffit de lire les grands massifs anglophones contemporains (Roth, De Lillo, Rushdie et beaucoup d'autres) pour constater qu'ailleurs, la littérature se défend mieux que jamais et produit des interventions majeures capables de secouer la langue, les représentations, voire les sociétés, ce que soulignent dûment d'excellents critiques, attentifs et souvent profonds, dans la New York Review of Books et ailleurs. Ceci posé, je ne me demanderai pas pourquoi rien de vraiment grand ne semble apparaître en langue française depuis quelque temps(3) - tâche trop vaste. En revanche, je m'interrogerai un peu plus sur l'état de la critique.

Du côté des écrivains, les choses sont simples : ils semblent avoir renoncé à parler de littérature, à part celle du passé, et encore bien rarement, même pour faire la nécrologie. Combien de fois Philippe Sollers a-t-il commenté ses contemporains (il vient de découvrir Debord) ? Catulle Mendès, à qui des historiens malicieux pourraient le comparer pour son rôle dans la vie médiatico-littéraire, ne s'était pas contenté de saluer Villiers de l'Isle-Adam au lendemain de sa mort, magnifiquement d'ailleurs. Le Livre de Poche, 10/18, dans leurs premières années, faisaient encore préfacer leurs publications par des écrivains contemporains. Aujourd'hui, c'est l'Université qui l'a emporté. Sans doute y a-t-on gagné plus de précision, d'attention à la technique, de rigueur dans la restitution des conditions historiques et sociales d'apparition des œuvres. On y a incontestablement perdu en élégance, en vivacité, en enthousiasme communicatif. C'est un surmoi dissertatif qui tient la plume, appuyé sur la dictature des programmes, si bien nommés. La scolarisation universelle (dont il y a par ailleurs beaucoup de bien à dire) règne sur la critique, dont elle est devenue l'interface officielle et omniprésente. Et pourtant, simultanément, cette critique a perdu toute autorité. Pourquoi ? La [p. 145] première raison en est peut-être que la critique universitaire n'a pas d'opinion en matière d'esthétique. Après s'être si souvent trompée autrefois (malheureux auteurs de thèses sur Coppée !), elle s'est fait un rempart de sa technicité - point de vue de Sirius artificiel qui permet de tout trouver bon chez Balzac, chez Flaubert, chez Proust, ou du moins de ne faire que des allusions circonstancielles aux faiblesses des grands auteurs, dont la grandeur est nécessairement partout (les Zoliens sont moins affirmatifs). Grâce à la découverte du Nouveau Monde que représentent les manuscrits (ils avaient toujours été là, comme l'Amérique, mais il fallait changer de point de vue sur eux, comme Colomb l'a fait par rapport aux pêcheurs de morue), cette grandeur est désormais fractale et reconnaissable à toutes les échelles, de la plus globale à la plus locale, de la structure d'ensemble à la ponctuation. Bien sûr, l'érudition à l'ancienne n'avait pas d'opinion, elle non plus, et s'attachait par principe à toutes les bribes, à tous les ragots, aux connaissances les moins sûres et les plus indirectes. Du moins avait-elle le mérite de faire s'enrichir les collections, car ces bribes étaient toujours du papier, des archives, un matériau concret, parfois absurdement fétichisé, parfois miraculeusement préservé par le Génie aveugle et têtu de la Collection.

Ceci fait ressortir l'un des plus graves défauts de la critique d'aujourd'hui : elle n'a souvent pour objet (hormis la génétique) que de la littérature dématérialisée, c'est-à-dire des textes rarement sûrs, mal édités, ou emballés dans un discours de parti pris (souvent plus ou moins psychanalytique) qui en oriente d'emblée la lecture pour la plus grande gloire de telle ou telle théorie. Merveilleuse transparence, au sens où tout est affiché, au sens aussi où rien ne résiste au scanner critique surdimensionné mais dont la bande passante ignore, sur les marges, tous ces objets obscurs et fragiles que sont le livre avec son histoire et ses avant-textes, l'homme ou la femme qui les a écrits, celui ou celle qui a imprimé, vendu, diffusé, acheté - collaborateurs silencieux, inconnus, dont le travail invisible a permis qu'il y ait enfin un texte et quelqu'un pour le lire et lui reconnaître (ou lui inventer) un sens.

Pour autant, tout va bien - ou du moins, tout va mieux. Tout d'abord, il est très improbable qu'on voie de nouveau des thèses sur Coppée. Nul ne peut dire que ce ne soit pas un progrès (même si la fortune des écrivains nuls du XIXème siècle mérite une réflexion très sérieuse). Ensuite, des rayons entiers des bibliothèques reparaissent au grand jour après des décennies d'occultation éditoriale et critique. Seuls les plus endurcis des misogynes gémiront sur le retour de George Sand. Pourvu qu'elle n'éclipse pas à son tour Balzac, n'est-ce pas un enrichissement de la perspective et le moyen de comprendre pourquoi les contemporains mettaient sur le même plan Balzac, Sand, Dumas et Suë (ces deux derniers encore quelque peu dédaignés, il est vrai) ? Il faut en convenir et faire toute leur place aux œuvres, aux vies, aux entreprises des femmes, en dehors de toute idéologie paritariste. Autre élargissement bienvenu des horizons, mais hélas ! trop timide et trop lent dans le contexte français, si on le compare à ce qui se passe dans les domaines anglo-saxon ou hispanique : la découverte de toute une littérature produite en français hors de France et dans une tension complexe avec le français, les Français et la France. La notion de littérature " post-coloniale " n'est pas encore mûre pour une acclimatation, mais cela viendra. On comprendra alors mieux le rôle formidable de l'écriture, des poèmes et des romans, dans la fabrique d'un imaginaire solidaire des entreprises coloniales, ou né au contraire de leur rejet plus ou moins véhément.

C'est enfin dans les boîtes des bouquinistes que s'entrevoit la dernière frontière : tout ce grouillement plus ou moins anonyme de revues, de groupuscules, de plaquettes et de romans qui a fait le quotidien de l'agitation littéraire depuis 1870 et que la monumentalisation de quelques noms et de quelques titres a relégué dans l'ombre - à juste titre la plupart du temps, je le reconnais, mais en laissant parfois sombrer des merveilles. [p. 146] Il y a là toute la diversité foisonnante liée toujours à l'écroulement des empires - en l'occurrence celui de l'autorité critique, entité surplombante qui entretenait par la répression la fiction d'un paysage littéraire idéal, hiérarchisé, lisible comme un organigramme. Nous sommes à l'âge des tribus, paraît-il. En l'occurrence, le nomadisme critique retrouvé (ce n'est pas un éclectisme) va permettre des parcours transversaux inédits, des vagabondages hors des autoroutes canoniques, un libre échange entre les métropoles et, pourquoi pas, des métissages intéressants entre Flaubertiens et Dumassiens, Hugoliens et Rimbaldiens (pour ne mentionner que quelques satrapies), et toutes les autres tribus au territoire plus étroit ou au patrimoine plus restreint, trop nombreuses pour qu'on les énumère. L'idée qu'une œuvre est plurielle irréductiblement a peu à peu fait son chemin. On en voit la conséquence bien concrète dans des entreprises comme l'édition " pluriversionnelle " de Rimbaud par Steve Murphy : l'œuvre n'est plus quelque chose qui s'affine et se précise en s'élançant, après quelques hésitations, dans une seule direction ; elle se déploie au contraire dans des directions diverses, créant au passage son propre espace, très dense ici, lacunaire ailleurs. Du moins, c'est ainsi qu'elle nous apparaît, si nous voulons bien faire notre deuil de l'impossible " version définitive " de chaque vers, de chaque poème, de chaque ensemble.

Voilà pourquoi l'histoire littéraire devient " plurielle " à son tour, pour interroger les objets dont elle doit repérer l'apparition, le développement, la fortune ou les infortunes, les traces qu'ils laissent dans des vies à jamais incomplètes et dans des textes qu'il faut déployer à leur suite. Interrogation qui peut être rigoureuse, précise, approfondie, mais qui n'en demeure pas moins comme ces théories physiques qui refusent de se prononcer sur ce que peuvent bien être les objets dont il n'y a de trace que sporadique et dont on ne saurait dire où ils sont, ni même s'ils sont, entre ces apparitions fugitives. Aussi l'histoire n'a-t-elle jamais de fin et se trouve-t-elle toujours à refaire : ce que nous savons à un moment donné est bien un vrai savoir, sans doute, pourvu qu'il soit construit avec la rigueur nécessaire. Il n'en reste pas moins qu'un autre " récit " demeure possible, qui viendra à son heure et sera à son tour un vrai savoir pour celui qui l'aura formulé. Ce second récit n'annule pas le précédent : il le complique. Ainsi, là où l'histoire de la poésie pouvait à un certain moment se satisfaire d'une séquence où le Parnasse succédait au Romantisme et le Symbolisme au Parnasse, une lecture différente, fondée sur une recherche historique renouvelée, fait-elle émerger des scénarios imprévus. Hugo reste Hugo, et Mallarmé ne cesse pas d'être Mallarmé, mais des figures longtemps invisibles se matérialisent peu à peu pour cesser d'être de simples noms, des figurants oubliés, et redevenir des agents importants d'une histoire plus complète que leur absence changeait en fiction. Catulle Mendès, par exemple, déjà nommé, formidable entremetteur des Lettres, n'existe pas dans le récit normalisé de la vie littéraire de son temps. Sans lui, pourtant, bien des monuments n'auraient pu se construire. Une histoire littéraire " pluriversionnelle " ne renversera certes pas les réputations en faisant tourner une arbitraire Roue de Fortune : Mendès ne fera pas oublier Mallarmé, mais Mallarmé n'aura pas tout à fait le même visage si Mendès retrouve sa place dans la photo de famille. L'important est que le savoir que nous élaborons soit solide et possède un sens. Solide, c'est-à-dire que rien ne doit être négligé pour le constituer ; qu'il ait un sens, cela veut dire qu'il nous interroge et qu'il n'occulte pas ce qui le rend insuffisant à tout expliquer. Ses lacunes ne comptent pas moins que ses poches de certitude. L'histoire littéraire doit donner à comprendre, en accueillant la multiplicité chaotique de la vie littéraire du passé et en s'efforçant de donner sens pour nous aujourd'hui au réseau fait d'objets, d'actes, d'acteurs et de rêves qui la constitue. Inventorier, décrire, prouver, interpréter, raconter, construire un lien d'intelligibilité avec le passé : l'histoire littéraire ne diffère pas de l'histoire, comme les historiens des dernières décennies l'ont dit et répété. Il lui reste à justifier le pluriel qui lui va si bien.

Elle le fera en s'avisant que les continents ne sont pas séparés par des abîmes infranchissables, qu'il s'agisse de continents au sens géographique ou au sens épistémologique. Façons de voir, de dire ou de faire, confrontées, peuvent produire des objets riches de sens. Les chercheurs américains sont avides de découvrir et d'interpréter des marginalités et des contestations sociales, sexuelles, ethniques, traduites dans des textes lus sans hiérarchisation esthétique (poèmes, romans, mémoires, journaux, gravures, rapports de police possèdent pour eux la même légitimité, sinon la même intelligibilité). Les chercheurs européens restent attachés en revanche aux grandeurs du style, qu'ils apprécient à nouveau jusque chez les " petits " (petits romantiques, petits symbolistes ou décadents). Ils mettent aussi tous leurs soins à s'assurer d'une connaissance des sources qui soit de première main, en valorisant à tous les points de vue toutes les traces, biographiques ou non, et tous les documents, nobles ou non. L'un des étranges résultats de ces curiosités divergentes est la paix dans laquelle dorment les archives détenues par les bibliothèques américaines, tandis que les chercheurs européens n'ouvrent jamais les livres de leurs homologues, tout retentissants de proclamations idéologiques qu'ils estiment dissuasives et qui les hérissent.

Que faire ? N'essayons pas de ramener cette pluralité à une synthèse improbable et d'ailleurs inutile ; tentons en revanche, de part et d'autre, de désigner les richesses ignorées de l'autre et de dévoiler leur dialogue secret, comme il fallut, dans un apologue de Villiers, écarter les algues qui couvraient une pierre, sourde au fracas de la mer et du temps, pour comprendre que, diamant dissimulé, elle dialoguait depuis toujours avec une mystérieuse étoile.

Cet article est originellement paru dans Histoires littéraires n°1-2000, aujourd'hui épuisé, pp. 143-147. Il est reproduit ici dans son intégralité.

La numérotation des notes (en continu) seule diffère du texte original imprimé. Afin de permettre des citations précises, les numéros de page de l'édition papier sont intégrés au texte en rouge entre crochets, à l'endroit où intervient le changement de page..

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1. " L'Irréductible pluralité de l'histoire ", Villa Gillet, n° 9, août 1999, p. 96.

2 . Je garantis l'authenticité de ces intitulés.

 

 

 

3. Banale cécité d'époque ? Nos successeurs nous ridiculiseront peut-être pour n'avoir rien su voir dans ce qu'écrivait, disons, Houellebecq.