
Entretien avec Annie Le Brun
Annie Le Brun est lauteur dessais consacrés au roman gothique (Les Châteaux de la subversion, 1982), à Sade (Soudain un bloc dabîme, Sade, 1986) ou Roussel (Vingt Mille lieues sous les mots, Raymond Roussel, 1994). On lui doit également une uvre poétique (dont Annulaire de lune, 1977) et de nombreux textes critiques, souvent très polémiques, touchant à la politique, à la philosophie et aux arts (Appel dair, 1988 ; De linanité de la littérature, 1994 ; Du trop de réalité, 2000).
Histoires littéraires : Quelle a été la découverte ou le contact qui a, pour vous, été révélateur ?
Annie Le Brun : Cest très simple. Vers dix-sept ans, jétais tellement mal au monde et tellement mal à laise devant ce quon me proposait Lhistoire connue du « siècle à mains ». Ma seule envie était de ne rien faire dutile. Aucune profession sérieuse ne me séduisait, et jétais dans un tel état de révolte contre ce monde quil nétait pas question de passer par lun ou lautre des chemins qui soffraient à moi. Jétais dans une sorte détat de famine, et je lisais tout ce que je pouvais. Ainsi en suis-je arrivée à lire les livres surréalistes, dabord les livres de Breton (quand bien même, à ce moment-là, étaient-ils très difficiles à trouver en province, où jétais). Cest mon frère qui ma donné Nadja, et jai été éblouie. Du coup, jai recopié à la main LAmour fou et lAnthologie de lhumour noir. Ce qui ma fascinée, cest que, si ces livres ne répondaient pas forcément aux questions que je me posais, jy retrouvais des préoccupations qui me paraissaient essentielles : quest-ce que le désir, quest-ce que la pensée, comment accepter l« inacceptable condition humaine », bref comment vivre ?
HL : Cela vous a donc déterminée à quitter la province pour aller à Paris ?
A.L.B. : De toute façon, je voulais partir, ne serait-ce que pour être ailleurs. Le hasard a voulu quun de mes amis fasse la connaissance de Breton et me présente à celui-ci lors dun passage à Saint-Cirq-Lapopie, dans le Lot où il passait ses vacances. Jétais tellement intimidée que je nai pratiquement pas ouvert la bouche. Mais était-ce par courtoisie, par gentillesse, Breton ma dit : « Si vous venez à Paris lan prochain, faites-moi signe. »
HL : Quand cela se situait-il ?
A.L.B. : Cétait durant lété 1963.
HL : Donc, peu de temps avant la mort de Breton. Cette rencontre, et la personne même de Breton, ont elles-confirmé lappel que vous ressentiez ?
A.L.B. : Comme je lai dit, javais été très impressionnée par le personnage, et il était difficile de ne pas lêtre. Pourtant, bien que je me sois débrouillée pour venir à Paris, une fois là, je nai pas tout de suite fait signe à Breton. Ma révolte tout autant sociale quintellectuelle me conduisit dabord vers une radicalité politique extrêmement vivante dans le Paris de ces années-là et qui, pour un temps, me tint éloignée du Surréalisme. Mais, très vite, je nai pu supporter loccultation systématique du monde sensible qui, dans ces milieux, semblait aller de pair avec la recherche dune efficacité politique. À lévidence, ce nétait sûrement pas de ce côté-là que ma famine allait trouver à sapaiser. Tout dun coup, je me suis souvenue de linvite de Breton. Je lui ai écrit et, deux jours après, il me répondait. Aujourdhui encore, je reste étonnée par cette disponibilité dont Breton a alors fait preuve pour une toute jeune personne.
