
Homme d'engagement et d'indépendance, Claude Durand est le président des éditions Fayard.
Histoires littéraires : Comme vous le savez, cet entretien sera publié dans une revue d'histoire littéraire, et nous allons essayer de vous interroger en fonction de ce fil, pour découvrir comment vous êtes situé précisément dans l'histoire littéraire des dernières années, pour savoir si vous estimez y avoir eu un rôle à jouer, pour savoir aussi si l'histoire littéraire a joué un rôle dans votre carrière. Sur le site Internet des éditions Fayard, on trouve, ce qui est assez rare, un long développement sur l'histoire de la maison : on peut supposer que ceci n'est pas étranger à votre propre situation dans une histoire de l'édition française et, partant, dans une histoire de la littérature.
Claude Durand : J'ai étudié d'assez près l'histoire de la librairie Arthème Fayard dès que je suis arrivé ici. J'avais auparavant travaillé dans des maisons moins anciennes, notamment le Seuil, dont le bulletin de naissance remonte à 1937 ou à 1945, selon le point de vue. J'ai connu la plupart des survivants de cette époque quand je suis entré au Seuil, que j'ai commencé à fréquenter dès la fin des années 50. Quand je suis entré chez Fayard, cette maison avait une très longue histoire, puisque elle est née sous le Second Empire, et cela a fait partie de mes préoccupations de jeter d'abord sur elle un regard historique, de dresser un inventaire de ses traditions, de ce qui subsistait de ses caractéristiques principales, afin de voir comment, moi, j'allais me greffer dessus. Parce que, quand on reprend une maison, ce n'est pas la même chose que lorsqu'on la crée. Il faut essayer d'y fondre son propre apport, ses propres traditions, sa culture - et Dieu sait si la " culture Seuil " était bien différente, à tous égards, de la culture Fayard ! Il n'y avait pas grand chose de commun entre les deux maisons. J'ai donc appris à connaître Fayard, à dégager les grandes lignes de son passé qui méritaient d'être développées. À l'évidence, c'était d'abord l'Histoire, qui était déjà très installée, une vieille tradition qui remontait à Arthème Fayard, à Pierre Gaxotte, à François Furet ensuite. Puis une innovation, la musicologie, d'implantation beaucoup plus récente et qui demandait à être développée. J'ai eu la chance d'avoir comme collaborateur quelqu'un qui vient juste de prendre sa retraite, Jean Nithart, un mélomane très averti, et qui a été le concepteur de cet ensemble. Il y avait d'autres traditions : la littérature étrangère, notamment avec Thomas Mann et Nabokov, et la littérature populaire à travers de grandes collections. Mais relativement peu de littérature française : je crois bien que Fayard a seulement décroché trois Goncourt en un siècle. Ça n'a jamais été une maison à prix littéraires.
