
Histoires littéraires : Il est difficile de retracer l'itinéraire que vous avez suivi, de dire qui vous êtes véritablement. Un versant de votre travail et de votre carrière est plutôt universitaire, un autre celui d'un écrivain, un autre peut être celui d'un journaliste intellectuel s'étant particulièrement intéressé au cinéma. Êtes-vous d'accord avec cette esquisse ?
Dominique Noguez : Oui, encore que le mot " journaliste " me fasse un peu frémir. Nos professeurs de khâgne nous ont tellement mis en garde contre le journalisme ! Je me souviens aussi que ce mot était pour Christian Metz l'injure suprême. En fait, j'ai essayé de faire de la critique, avec quelques petites percées théoriques de temps en temps, mais toujours modestes, parce que je ne croyais pas trop à ces théories lourdes, comme pouvait d'ailleurs l'être la sémiologie de Christian Metz.
HL : L'universitaire, chez vous, s'est intéressé de bonne heure à la manipulation du langage.
D.N. : J'ai essayé d'être un peu au courant de la sémiologie et des disciplines qui l'emportaient à l'époque où j'étudiais. Mais, en même temps, j'enseignais toujours avec un grain de sel, avec un petit ricanement, parce que, quelquefois, ça me paraissait digne des médecins de Molière. J'ai essayé d'être un bon sémiologue, mais aussi d'en faire de temps à autre une parodie.
HL : Enseignez-vous toujours ?
D.N. : Non, je suis en disponibilité.
HL : Quelle est votre formation ?
D.N. : Je suis un philosophe qui a mal tourné. J'ai fait des khâgnes, j'ai intégré la rue d'Ulm, j'ai passé une agrégation de philosophie, puis j'ai commencé une thèse de doctorat d'État avec Vladimir Jankélévitch. Au début, ce devait être une thèse sur l'humour. C'était un sujet énorme, existentiel, et, très vite, je me suis dit que ça me prendrait toute la vie. J'ai été coopérant à l'Université de Montréal, où je suis resté trois années. À mon retour, j'ai eu un poste d'assistant à l'UER de philosophie de Paris I, une des universités qui a résulté de l'éclatement de la Sorbonne, dans la section d'esthétique. Pour des raisons de carrière, je me suis dit que je ne pouvais pas passer toute ma vie sur une thèse que je ne finirais pas, et qu'il valait mieux que j'en fasse une qui se termine plus tôt. À l'époque, on devait faire une thèse complémentaire, et j'avais choisi pour cela le cinéma underground nord-américain, parce que j'étais à Montréal et parce que je m'intéressais beaucoup à ces formes d'avant-garde. J'en ai parlé à Jankélévitch et il a été assez généreux, assez aimable, pour ne pas s'offusquer du fait que je veuille arrêter ma thèse avec lui et en faire une autre avec Mikel Dufrenne, qui était censé diriger ma thèse complémentaire. J'ai donc fait une thèse sur le cinéma underground. Ça m'a pris finalement presque autant de temps : je l'ai soutenue en 1983.
HL : Vous êtes resté enseignant jusqu'à quelle date ?
D.N. : Jusqu'en 1991. Je m'étais arrêté en 1989 pour finir un gros roman, Les Derniers Jours du monde, et puis j'ai repris l'enseignement un an, le temps de constater que, décidément, le travail d'un professeur d'université, si on veut le faire bien - surtout si, comme moi, on assure un cours d'agrégation en plus des directions de thèses -, ne laisse pas le temps d'écrire. Il faut choisir. J'ai donc demandé un nouveau congé sans solde.
HL : À ce jour, vous êtes écrivain à plein temps ?
D.N. : À plein temps, c'est une façon de parler.
