Nous avons rencontré Jacques Neefs sur le campus de l'Université Johns-Hopkins de Baltimore, où il occupe, pour des séjours périodiques, une chaire qui commémore le nom de Louis Marin, qui y a longtemps enseigné. Il y a là tout un symbole puisque c'est sur ce même campus que s'était déroulé, en 1966, le colloque de portée historique qui devait lancer aux États-Unis ce que l'on appelait alors le Structuralisme. Parmi d'autres, Lacan et Derrida y figuraient, et les conséquences s'en font encore sentir.


Jacques Neefs : Quand j'ai fait le choix des études littéraires, c'était par opposition à d'autres choix possibles. J'ai vraiment pensé, pendant un temps, faire des études grecques. Mon choix s'est porté sur le XIXe siècle, non sur le XIXe siècle comme époque en elle-même, mais comme le siècle de création de fictions narratives, comme un monde dans lequel le récit et la fiction me semblaient prendre une importance nouvelle. Très vite, ce sont les grands récits en prose qui m'ont intéressé, ainsi que le lien entre la fiction narrative et la non-fiction des historiens. Et tout d'abord, et ça c'est une marque d'origine, si je puis dire, dans les années 1965-1970, en ce qui me concerne, un goût pour Flaubert écrivain. Je me suis mis à lire Flaubert, à aimer Flaubert, à l'époque exacte où il était " le patron ", comme référence du Nouveau Roman. C'est l'époque de la publication de la grande édition Rencontres, c'est l'époque de la sortie au Seuil, comme une nouveauté, de la première Éducation sentimentale. J'étais, avec Flaubert, dans la modernité littéraire de référence. Je suis également lié à cette période dans la mesure où j'ai travaillé d'un triple point de vue : narratologique - c'était la période où les livres de Genette nous faisaient découvrir une manière toute nouvelle de considérer la littérature -, thématique - les livres de Jean-Pierre Richard ont pour moi été, et sont toujours, un modèle de ce que peut être la lecture, et l'intelligence des textes, au plus près de ce qu'ils portent avec eux -, enfin sociocritique - j'ai appris avec Claude Duchet l'attention aux œuvres dans ce qu'elles disent du social, la réflexion sur la valeur, sur la dimension politique des formes. Ce que je retirais de commun de ces trois méthodologies, c'était précisément s'attacher à la signifiance et au fait que le texte organise ses propres complexités. C'était également les trois pôles d'organisation des cours à l'Université de Paris 8-Vincennes, où j'ai eu la chance d'enseigner dès 1971 : la narratologie et la poétique, la thématique et l'imaginaire, la sociocritique. Je suis un produit des années 1970 !
HL : Est-ce que, dans cette formation, l'histoire littéraire en tant que telle avait une place ?
J.N. : L'histoire littéraire avait une place mais, en même temps, on travaillait comme si elle existait ailleurs, autour. D'une certaine manière, on pensait que l'on pouvait s'en passer, ce qui n'était évidemment pas vrai. Et si l'on regarde les livres de Jean-Pierre Richard, quand il écrit sur le Romantisme, il écrit sur la période, sur l'imaginaire de l'époque, mais pas du tout en termes d'histoire littéraire. Le rappel à l'histoire littéraire, le rappel constant, venait, lui, de la sociocritique. C'était aussi, dans les années 70, l'époque de l'Histoire littéraire de la France que Claude Duchet dirigeait aux Éditions sociales. C'était un rappel constant du fait que les œuvres étaient dans un contexte, dans un lieu, dans des institutions, et le souci de comprendre la complexité réciproque des œuvres et de leur espace d'apparition. Cela a été très tôt une orientation de mon travail. Mais je voulais comprendre la structure des œuvres, leur complexité signifiante, moins par rapport à ce qui les produisait que par rapport à ce qu'elles produisaient dans leur époque. Et je commençais à m'intéresser en particulier à la dimension " politique " que les œuvres mobilisaient. Dans cet ordre d'idées, le séminaire de Claude Lefort, que j'ai très longtemps suivi, a été pour moi déterminant. C'est là que j'ai commencé à réfléchir à ce qui, dans l'invention de structures narratives et de thématiques nouvelles, se formait de l'intelligible d'une époque, et à ce que les œuvres apportaient de nouvellement compréhensible en leur temps et pour l'avenir. Une forme d'histoire littéraire comme implication des œuvres dans les possibles d'un temps s'est ainsi imposée pour moi, parallèlement aux formules thématiques et formalistes.