
Entretien avec Joëlle Losfeld
Nicole Laval-Turpin/les poétesses
J.-J. Lefrère/ Ephraïm Mikhaël
Guy Ducrey/pantoufle et soulier
Jean-Louis Jeannelle/maison de Balzac
L. Doumens et S. Vachon/la Vendetta
Joëlle Losfeld est la fille d'Éric Losfeld. Pendant une trentaine d'années, de 1952 à sa mort, aux éditions Arcanes puis au Terrain vague, celui-ci a défendu une littérature flamboyante marquée par le Surréalisme : le fantastique, l'érotisme, le cinéma, la bande dessinée furent ses domaines de prédilection. Il a laissé un volume de souvenirs, Endetté comme une mule ou la passion d'éditer (Belfond, 1979). Depuis 1985 à la tête de sa propre maison, Joëlle Losfeld défend un esprit souvent proche, tout en explorant des chemins nouveaux. Avec elle, nous parlons du Terrain vague et de son père, mais aussi de ses choix et de sa pratique d'éditeur indépendant en 2003.
Histoires Littéraires : Dans les mémoires de votre père, il est un peu question de vous à propos de cinéma et du travail de montage au cinéma.
Joëlle Losfeld : Oui, effectivement. Après mes études de lettres, je n'avais pas l'intention de reprendre les éditions de mon père, parce qu'elles me semblaient un peu trop marquées par sa personnalité : je n'en avais pas spécialement envie. Mes deux passions étaient la littérature et le cinéma. J'avais travaillé dans l'édition, d'une part avec mon père, puisque je faisais des travaux chez lui quand j'étais étudiante - des petits boulots où je m'étais immergée dans cette maison où il faisait tout lui-même, de toutes façons. À vrai dire, il n'y avait rien à faire, si ce n'était remplir des enveloppes pour envoyer des catalogues. Par ailleurs, j'étais lectrice dans deux maisons d'édition, chez Christian Bourgois et à la Table ronde. J'ai commencé effectivement à faire du cinéma. Je voulais être critique de films, mais un ami de mon père m'avait dit : " Tu ne gagneras jamais ta vie, à moins de t'appeler Bazin ou de faire une histoire du cinéma. Mais si vraiment tu t'intéresses au cinéma, fais donc du montage, c'est là que tu découvriras véritablement ce qu'est le langage cinématographique. " Conseil que j'ai suivi. J'ai fait des stages de monteuse. Stagiaire, puis assistante, j'ai enfin eu ma carte de chef monteuse, mais les choses en sont restées là parce que je suis partie vivre en Tunisie. J'ai alors refait de l'édition parce qu'il n'était pas question de faire du cinéma en Tunisie, où il y a très peu d'industrie cinématographique. Donc, je suis rentrée dans une maison d'édition tunisienne qui faisait à la fois des livres en français et en arabe. C'est là que j'ai appris véritablement le métier d'éditeur, c'est-à-dire à m'occuper de manuscrits, depuis le départ jusqu'à la réalisation totale et la sortie du livre.
HL : Avez-vous abandonné le cinéma à cause de ce départ en Tunisie ?
J.L. : Effectivement, j'ai abandonné en raison de ce départ, mais j'avais alors vingt-six ans et je me disais que ma vie était loin d'être terminée ! Je pouvais de toutes les façons revenir au cinéma si je rentrais en France. Non, ce qui m'a fait abandonner totalement le cinéma, c'est la mort de mon père, survenue quand j'étais en Tunisie et qui m'a fait revenir en France. Ma mère était toute seule et je n'ai plus hésité à reprendre les éditions. Là, il s'agissait d'un autre projet : poursuivre l'œuvre de quelqu'un qui avait désiré que cette œuvre se poursuive et qui me l'avait assez clairement dit. Il avait voué sa vie à cette maison d'édition, il en avait suffisamment bavé pour que ses efforts ne soient pas totalement caducs. Le problème n'était plus d'être dans les traces de mon père : c'était devenu le but même. J'ai repris la maison avec ma mère, et ceci par intermittence en continuant d'apprendre mon métier dans d'autres maisons d'édition, ce qui était la condition sine qua non pour que je me sente légitimée. Je suis entrée chez Denoël, chez Hachette où j'ai fait de l'assistanat d'édition, et j'ai aussi travaillé dans des journaux.
HL : Quel est le premier livre que vous ayez publié ?
J.L. : C'était en 1985, et le premier… c'étaient trois livres. Deux sous le signe du Surréalisme. Il y avait un inédit de Breton, De la survivance de certains mythes et de quelques autres mythes en croissance ou en formation, le titre était très long. Puis les Lettres à la cantonade de Pierre Schumann Audrycourt, pseudonyme collectif de cinq surréalistes (ce pseudonyme était formé des noms fragmentés des cinq auteurs, Philippe Audoin, Claude Courtot, José Pierre, Jean Schuster et Jean-Claude Silber). Le troisième était une traduction d'un auteur italien, Luca Canali, Le Sourire de Giulia.
HL : Ce programme souligne une continuité. La maison ne s'appelait pas encore " Joëlle Losfeld " ?
