
Entretien avec André Gillois
"Homme d'édition, de littérature, de radio, Maurice Diamant-Berger, plus connu sous le nom d'André Gillois, est né le 8 février 1902. Il est l'auteur de Ce siècle avait deux ans. Mémoires (Mémoire du Livre, 2002). De 1942 à 1944, il fut, au micro de la BBC, un porte-parole de la France libre. Nous avons recueilli son témoignage - un 18 juin… - dans son domicile parisien.
Histoires Littéraires : L'entretien va s'appuyer sur votre livre de mémoires qui nous a beaucoup intéressés car vous y faites revivre beaucoup de personnalités littéraires que vous avez connues, et vous ne devez pas être très nombreux aujourd'hui à avoir travaillé avec Courteline, à avoir été un des premiers à lire le journal de Jules Renard.
André Gillois : Renard était mort mais enfin… je l'ai fait revivre. J'ai eu la chance de publier son journal par hasard, en vérité, et c'est même extraordinaire parce que, bien qu'étant un admirateur de Jules Renard, j'ignorais absolument l'existence du journal. Je suis allé trouver sa veuve pour lui proposer de publier ses œuvres complètes. Elle m'a répondu très posément : " Monsieur, ce que vous me dites me fait tellement plaisir que je vais vous donner ce que j'ai refusé à tous les éditeurs qui me le demandaient le journal inédit de mon mari. " C'est comme ça que j'ai eu ce journal extraordinaire.
HL : C'était la version du journal qu'elle avait déjà censurée.
A.G. : Les choses ne se sont pas passées ainsi. D'abord, elle l'a donné à lire et à corriger à Henri Bachelin, qui était un ami de son mari. Il a fait son travail, autant que possible, sous l'œil de Madame Renard, avec qui il discutait des passages qu'elle était réticente à publier. Mais il estimait avoir sauvé l'essentiel, quoi qu'on ait dit ensuite. C'est deux ans après que les choses se sont gâtées : j'avais fait signer à la veuve une clause d'exclusivité lui interdisant de publier ailleurs les passages retranchés. Un jour, elle vient me voir, très solennelle, accompagnée de sa fille : " Monsieur, pour vous rassurer, pour qu'aucun autre éditeur ne puisse publier autre chose que ce que vous venez de publier, j'ai brûlé le manuscrit tout entier. " J'étais fou de rage, naturellement, je ne sais ce que je lui ai dit et je ne l'ai jamais revue. Voilà comment a péri ce journal.
HL : Encore un effet dévastateur de la volonté d'une veuve abusive. Avant de revenir sur vos activités littéraires et éditoriales, reprenons le fil de votre existence dès votre naissance. Vous êtes né le 8 février 1902, donc vous avez à ce jour fêté votre…
A.G. : Centième anniversaire !
HL : C'est dire que vous avez eu une vie riche en expériences et en contacts. Beaucoup de gens ignorent que vous avez été à vos débuts un homme de cinéma, à la fois pour des raisons familiales et parce que c'était là un de vos premiers domaines d'intérêt.
A.G. : J'avais un frère, Henri Diamant-Berger, qui était " dans le cinéma " comme on dit, et qui m'avait dit, quand j'étais en train de préparer ma licence : " Si tu es reçu, je t'amène à Hollywood. " Le jour vint où je passai l'oral de ma licence : j'ai été reçu, j'ai pris un taxi, j'ai cavalé à Épinay où je savais qu'il tournait comme producteur pour le lui annoncer. Naturellement, il n'y a jamais eu d'Hollywood, je n'ai pas besoin de vous le dire. Mais enfin, il m'a quand même embarqué à son bureau, rue du Faubourg-du-Temple, et m'a remis entre les mains d'un opérateur de cinéma pour que j'apprenne le métier. Alors, me voilà parti, pour faire avec cet opérateur, Aubourdier, une série de reportages dans Paris.
HL : Vous avez rapidement pris du galon en tournant avec René Clair…
A.G. : J'ai même été son superviseur. Mon frère m'avait donné un jour à lire le scénario d'un tout jeune homme, cela s'appelait " Paris qui dort ". Le texte m'avait enthousiasmé, mais l'auteur, qui avait juste fait l'acteur, notamment pour Feuillade, voulait le tourner lui-même. Méfiant, mon frère m'a chargé de le surveiller. On a commencé comme ça, dans des conditions lamentables car on manquait d'argent : j'ai même dû tourner une scène moi-même un jour que René Clair devait partir à la recherche d'un peu d'argent !
HL : Par la suite, vous êtes peu revenu au cinéma.
A.G. : Oui, mais c'est le cinéma qui m'a mené à la littérature. Toujours le hasard : nous avions besoin de sous-titres pour un film qu'avait fait mon frère sur Les Trois Mousquetaires. Un des acteurs, Pierre de Guinguand, m'a envoyé chez François Bernouard. Bernouard était un ancien ouvrier typographe qui, d'imprimeur, s'était retrouvé éditeur à mesure que les écrivains lui apportaient des manuscrits. L'atelier de Bernouard était un endroit extraordinaire : il y a eu bien des salons littéraires à Paris, ou des lieux de rencontre comme la librairie d'Adrienne Monnier, mais, là, ce n'était ni un salon ni une librairie, et il y avait toujours un monde incroyable. Bernouard avait une boutique rue des Saint-Pères, mais il travaillait dans l'arrière-boutique, dans un atelier sur la cour. De temps en temps, il allait dans sa boutique, un endroit étonnant où venait tout le monde : des confrères comme Julliard, des écrivains bien sûr, mais aussi des artistes comme Derain, Segonzac, Dufy. Il y avait aussi Edgar Varèse, Cocteau… Il suffisait d'entrer, personne ne vous demandait rien. .
