

Histoires Littéraires : Michel Deguy, quand avez-vous fait votre entrée dans la vie littéraire ?
Michel Deguy : Mon premier livre publié my a fait entrer
en 1960. Jai écrit, au long des mois, un recueil de poèmes
que jai intitulé Fragment du cadastre. Jai alors fait le
siège de Jean Cayrol parce quil avait une petite revue, Écrire,
où un écrivain jeune et débutant, jeune au sens de novice,
pouvait avoir une chance de publier. En même temps, jétais
professeur de philo dans un lycée de province. Donc, je vais toutes
les semaines au Seuil, rue Jacob, vers la soupente de Jean Cayrol qui maccueille
avec beaucoup de sympathie et, invariablement, termine la conversation en
disant : « Écoutez, ce nest pas encore tout à
fait ça, mais revenez me voir. » Pendant un an, je vais
chez lui ; ça commençait à mirriter un peu.
Au bout de quelques mois, je me dis mais au fond, pourquoi pas la NRf, la
NRf revue ? Jenvoie une liasse de poèmes tirés de
Fragment du cadastre à Lambrichs et Marcel Arland. Et à ma grande
surprise, je reçois rapidement mettons un mois après
une lettre de Georges Lambrichs disant : « Ah !
Ça nous intéresse beaucoup. Venez, venez, chère grande
âme ! » Donc, reçu par Marcel Arland et par Lambrichs,
qui commençait, ou allait commencer, ses Cahiers du chemin, et ils
me disent : « On vous publie dans la NRf revue, et le livre
viendra après, chez Gallimard. » Jécris à
Jean Cayrol : « Cher Jean Cayrol, je
vous quitte à regret
après avoir essuyé mes pieds
sur votre paillasson pendant un an ! » Mais ce nétait
pas du tout une lettre insolente, cétait presque joyeux, disant :
« Je suis ravi, enfin
» Il menvoie une lettre
furieuse, comme sil avait un droit de préemption parce que jattendais
depuis un an à sa porte. Du coup, je lui réponds une lettre
méchante, en lui disant : « Soyons sérieux,
jai attendu au seuil du Seuil pendant quelques mois, cest Gallimard
qui souvre, ciao, terminé ! » Alors, pour aller
un peu vite dans ces choses-là, on peut parler de « vie
littéraire » parce que, deux ans après, ou un an
peut-être seulement, ça a été très vite,
Lambrichs, donc Claude Gallimard, me fait entrer au comité de lecture,
ce qui est un honneur et une charge que je mesure encore mal. Bien entendu,
jétais très content, mais en même temps
Le
comité de lecture de Gallimard, cétait vraiment, comme
on le disait à lépoque, la Centrale. Bon, je suis là,
dans ce comité où siègent à lépoque
Jean Paulhan, Raymond Queneau, Roger Caillois, enfin disons les gloires gallimardiennes
et françaises. Voilà, cest le début.
HL : Vous étiez alors professeur de philosophie en province, selon
quel itinéraire ?
M.D. : Ce nest pas compliqué. Je suis un khâgneux
qui a échoué à lÉcole normale supérieure.
Je dois dire que ce fut à ma stupeur, car une fois même jai
été, je crois, sixième à lécrit dans
le temps où il ny avait que vingt-cinq places, et jai été
collé à loral vingt-sixième, la deuxième
fois. Mais jai été collé à loral deux
fois. Et une fois, contre toute vraisemblance, parce que jétais
très bien placé, et Merleau-Ponty lui-même, en philo,
mavait flanqué un dix-sept à loral
Dune
certaine manière, le jury na pas voulu dun type qui est
dans les dix premiers à lécrit et qui faiblit ailleurs
à loral. Jai été blessé, mortellement
enfin pas tout à fait parce que je suis encore en vie. Jai
foncé vers lagrégation de philo, que jai passée
deux ans après, puis jai été nommé dans
un lycée de province et, lannée où jen pars,
justement vers 60-61, je suis professeur à Paris, dans deux grands
lycées, essentiellement Buffon et Pasteur, et je fais jusquen
68 le métier fantastique de professeur de philosophie en classe terminale.
En 68, cest linvention de lUniversité Paris VIII,
où jentre comme maître de conférences et où
jenseigne de 69 à 99, donc pendant trente ans, au Département
de littérature.
HL : Et pendant tout ce temps, depuis le moment où vous êtes
publié pour la première fois dans la NRf, vous êtes installé
dans la vie littéraire parisienne et pas seulement poétique.
Comment définir votre place dans ce milieu ?