HL 17

 

ND de La Garde/2004

Entretien/Deguy

Murphy/Rimbautographe

Le Roux/Eluard

Laster/Bicentenaire Hugo

Guichon/Roux-Rennéville

Macé/Fabula

Oberhuber/Bibliothèque Marguerite-Durand

 

 

 

 

 

 

 


 

Histoires Littéraires : Michel Deguy, quand avez-vous fait votre entrée dans la vie littéraire ?


Michel Deguy : Mon premier livre publié m’y a fait entrer en 1960. J’ai écrit, au long des mois, un recueil de poèmes que j’ai intitulé Fragment du cadastre. J’ai alors fait le siège de Jean Cayrol parce qu’il avait une petite revue, Écrire, où un écrivain jeune et débutant, jeune au sens de novice, pouvait avoir une chance de publier. En même temps, j’étais professeur de philo dans un lycée de province. Donc, je vais toutes les semaines au Seuil, rue Jacob, vers la soupente de Jean Cayrol qui m’accueille avec beaucoup de sympathie et, invariablement, termine la conversation en disant : « Écoutez, ce n’est pas encore tout à fait ça, mais revenez me voir. » Pendant un an, je vais chez lui ; ça commençait à m’irriter un peu. Au bout de quelques mois, je me dis mais au fond, pourquoi pas la NRf, la NRf revue ? J’envoie une liasse de poèmes tirés de Fragment du cadastre à Lambrichs et Marcel Arland. Et à ma grande surprise, je reçois rapidement – mettons un mois après – une lettre de Georges Lambrichs disant : « Ah ! Ça nous intéresse beaucoup. Venez, venez, chère grande âme ! » Donc, reçu par Marcel Arland et par Lambrichs, qui commençait, ou allait commencer, ses Cahiers du chemin, et ils me disent : « On vous publie dans la NRf revue, et le livre viendra après, chez Gallimard. » J’écris à Jean Cayrol : « Cher Jean Cayrol,
je vous quitte à regret… après avoir essuyé mes pieds sur votre paillasson pendant un an ! » Mais ce n’était pas du tout une lettre insolente, c’était presque joyeux, disant : « Je suis ravi, enfin… » Il m’envoie une lettre furieuse, comme s’il avait un droit de préemption parce que j’attendais depuis un an à sa porte. Du coup, je lui réponds une lettre méchante, en lui disant : « Soyons sérieux, j’ai attendu au seuil du Seuil pendant quelques mois, c’est Gallimard qui s’ouvre, ciao, terminé ! » Alors, pour aller un peu vite dans ces choses-là, on peut parler de « vie littéraire » parce que, deux ans après, ou un an peut-être seulement, ça a été très vite, Lambrichs, donc Claude Gallimard, me fait entrer au comité de lecture, ce qui est un honneur et une charge que je mesure encore mal. Bien entendu, j’étais très content, mais en même temps… Le comité de lecture de Gallimard, c’était vraiment, comme on le disait à l’époque, la Centrale. Bon, je suis là, dans ce comité où siègent à l’époque Jean Paulhan, Raymond Queneau, Roger Caillois, enfin disons les gloires gallimardiennes et françaises. Voilà, c’est le début.


HL : Vous étiez alors professeur de philosophie en province, selon quel itinéraire ?


M.D. : Ce n’est pas compliqué. Je suis un khâgneux qui a échoué à l’École normale supérieure. Je dois dire que ce fut à ma stupeur, car une fois même j’ai été, je crois, sixième à l’écrit dans le temps où il n’y avait que vingt-cinq places, et j’ai été collé à l’oral vingt-sixième, la deuxième fois. Mais j’ai été collé à l’oral deux fois. Et une fois, contre toute vraisemblance, parce que j’étais très bien placé, et Merleau-Ponty lui-même, en philo, m’avait flanqué un dix-sept à l’oral… D’une certaine manière, le jury n’a pas voulu d’un type qui est dans les dix premiers à l’écrit et qui faiblit ailleurs à l’oral. J’ai été blessé, mortellement – enfin pas tout à fait parce que je suis encore en vie. J’ai foncé vers l’agrégation de philo, que j’ai passée deux ans après, puis j’ai été nommé dans un lycée de province et, l’année où j’en pars, justement vers 60-61, je suis professeur à Paris, dans deux grands lycées, essentiellement Buffon et Pasteur, et je fais jusqu’en 68 le métier fantastique de professeur de philosophie en classe terminale. En 68, c’est l’invention de l’Université Paris VIII, où j’entre comme maître de conférences et où j’enseigne de 69 à 99, donc pendant trente ans, au Département de littérature.


HL : Et pendant tout ce temps, depuis le moment où vous êtes publié pour la première fois dans la NRf, vous êtes installé dans la vie littéraire parisienne et pas seulement poétique. Comment définir votre place dans ce milieu ?

Philosophe de formation, Michel Deguy est né en 1930. Il a fondé la revue Po&Sie en 1977 et a appartenu au comité de lecture de Gallimard durant vingt-cinq ans – une expérience à laquelle il a consacré en 1988 un ouvrage intitulé Le Comité. Il a été président du Collège international de philosophie (1989-1992) et de la Maison des écrivains (jusqu’en 1998). Son œuvre, qui compte à ce jour plus de trente titres (Poèmes, I : 1960-1970 ; Poèmes II : 1970-1980, et Poèmes, III : 1980-1995 ; La Poésie n’est pas seule ; Spleen de Paris, etc.), mêle étroitement poésie et réflexion critique.
Entretien avec Michel Deguy