Entretien avec François Chapon

 

 

 

Garde/2003

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Directeur honoraire de la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, François Chapon est l'auteur de Mystère et splendeurs de Jacques Doucet (1984), Le Peintre et le livre (1987) et l'éditeur de la correspondance André Suarès-Jacques Doucet (Le Condottière et le magicien, 1994).

Histoires Littéraires : François Chapon, vous êtes le biographe de Jacques Doucet et vous avez surtout été le conservateur de la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet : pendant combien d'années ?

François Chapon : J'ai fait toute ma carrière à la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet. J'y ai débuté comme sous-bibliothécaire en 1956, avec des directeurs littéraires qui furent Octave Nadal puis Georges Blin. J'ai terminé directeur et conservateur général en 1994.

HL : Comment êtes-vous arrivé à ce poste ? Pourriez-vous nous parler un peu de votre formation familiale, et, ce faisant, évoquer votre père, Albert Chapon ?

F.C. : Je n'avais pas, à l'origine, une vocation spéciale de bibliothécaire, mais depuis mon enfance, j'avais baigné dans le climat qui était celui même de la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, à l'époque où elle a été constituée. Je connaissais assez bien le paysage intellectuel de cette période, ce qui n'était pas courant pour un garçon de ma génération. J'avais été initié par mon père avec qui j'avais une immense différence d'âge - initiation, vous pensez bien, nullement systématique, mais faite d'allusions, de références courantes. C'est la meilleure façon d'assimiler l'esprit d'un temps. Mon père avait été mêlé à l'avant-garde du début du XXe siècle. Il était alors secrétaire de rédaction de la revue L'Occident, où il avait côtoyé presque tout ce qui comptait dans la vie intellectuelle du moment.

HL : De quelle façon s'est constituée la rédaction de L'Occident ? Était-ce un groupe d'amis qui se connaissaient déjà ?

F.C. : L'Occident, fondé en décembre 1901, réunissait autour du poète Adrien Mithouard ses amis, des esprits d'horizons très divers comme Barrès et Valéry, Vielé-Griffin et Jean Baffier, Maurice Denis et Vincent d'Indy. Ils avaient été séduits par ses méditations esthétiques parues en 1901, au Mercure de France, sous le titre Le Tourment de l'Unité. Une famille d'esprits se reconnaissait dans cette réaction contre l'abaissement de l'art dans tous les domaines. Outre le combat contre l'enseignement et l'académisme officiels, L'Occident prônait la résistance au faux modernisme. Parler d'art moderne est un pléonasme, affirmait d'Indy dès le premier numéro, l'art est éternel par essence, il ne peut être le fait d'une classe, l'instrument d'une société ou d'une politique. Il est re-création de la nature, de la vie, par la volonté et par l'émotion. Il ne verse pas dans l'anarchie, pensait Mithouard, en raison de ses liens avec un site, une tradition locale, un contexte de la sensibilité et de l'entendement, que représentent, par exemple, les traits communs à l'Occident de l'Europe. Ces données initiales forment une pré-conception de la beauté, source de règle intérieure commandée par l'accord avec ce qui nous entoure. Le souci de la qualité des œuvres et l'indépendance des consignes de la mode ou du pouvoir préfigurent déjà l'esprit qui règnera à la Nouvelle Revue française dix ans plus tard. Cette mentalité explique pourquoi s'agrégèrent à la revue, avec plus ou moins de constance, des auteurs aussi différents que Gide et Suarès, Jules Soury et Jacques Rivière, Alain-Fournier ou Jean de Bosschère, ou des poètes tels que Verhaeren, Jammes ou Milosz. Il n'est pas indifférent de savoir que des débutants qui s'appelaient Alexis Léger, Pierre-Jean Jouve, André Breton ou Paul Eluard envisagèrent de collaborer à cette tribune. Claudel fut le poète représentatif par excellence des conceptions de la maison. Il y fut accueilli avec enthousiasme en ces années où il était encore loin d'être reconnu.