


Histoires littéraires : Pour préparer cet entretien, nous sommes allés voir au catalogue de la Bibliothèque nationale combien de fiches portaient votre nom. Ce n'est sûrement pas la totalité, car la Bibliothèque nationale ne répertorie pas tout, mais il y a 108 fiches qui portent votre nom : est-ce que vous le saviez ?
Michel Décaudin : Je savais que c'était de cet ordre-là, mais enfin…
HL : Voilà une belle productivité. Votre première publication remonte à quelle année ?
M.D. : 1948. C'était le numéro 2 de Présence africaine. Un article sur Apollinaire et l'art nègre m'avait été demandé par mon ami Jacques Howlett, que j'avais connu à l'armée. Il était devenu secrétaire général de la revue et il l'a été jusqu'à sa mort, d'ailleurs. Je lui dois aussi d'avoir participé dans les années 50 aux activités du groupe Roman qu'animait Pierre de Lescure.
HL : C'est assez curieux de commencer par Présence africaine.
M.D. : Oui, c'est assez étrange. Avant, j'avais publié de toutes petites choses, comme on peut le faire dans des bulletins ou de petites revues, des choses sans importance.
HL : C'était déjà de la recherche littéraire ?
M.D. : Non, c'était un petit peu de création… mais enfin, passons là-dessus.
HL : Comme votre nom est fortement lié à celui d'Apollinaire, il est nécessaire de vous demander ce qui vous a amené à la découverte de cet auteur et les raisons de cet intérêt qui s'est soutenu chez vous pendant toutes ces années ?
M.D. : Il y a deux sources d'intérêt en réalité, et aussi un peu de hasard. J'ai découvert Apollinaire au lycée, quand j'étais en philo ou peut-être en hypokhâgne. Ça a commencé comme ça. Quand je suis arrivé en khâgne à Henri IV, j'étais un des rares à m'intéresser à la poésie contemporaine. Il y en avait un autre, une espèce de petit diable qui a bondi sur moi en disant : " Tu es surréaliste, toi ? Moi aussi. " C'était Jean-Louis Bory ! Nous n'étions pas plus surréalistes l'un que l'autre, mais nous avions les mêmes curiosités pour la poésie contemporaine, et Apollinaire, c'était très proche, juste de la poésie d'hier. Une des choses dont j'avais beaucoup souffert au cours de mon enseignement secondaire, c'était de n'avoir jamais entendu parler d'écrivains du vingtième siècle. L'histoire s'était arrêtée à la guerre de 14-18, et la littérature du côté de Zola et de Mallarmé. Et je m'étais promis très tôt que, si j'étais professeur - ce que je souhaitais être -, je ferais en sorte que mes élèves connaissent la littérature d'aujourd'hui. Alors pour Apollinaire, il y a eu ce petit hasard, cette découverte qui s'est prolongée naturellement, et la fixation s'est faite pendant la guerre. Vingt ans en 1939, vous comprenez ce que ça veut dire : c'est passer directement des bancs d'Henri IV à l'armée en quelques mois. J'étais licencié à vingt ans - c'était la belle époque où un khâgneux pouvait passer sa licence, je dirais presque les mains dans les poches - et j'étais mobilisé. Je me suis trouvé après la défaite dans les Chantiers de jeunesse, en pleine nature, même en pleine forêt, du côté de Meyrueis, sur les pentes de l'Aigoual, et sans grand-chose à faire. Un beau jour, je suis allé à Toulouse, à la Faculté des lettres, pour essayer de rencontrer quelqu'un et de voir si je pouvais travailler. On m'a dit : " Il y a là un professeur qui est très bien, qui s'intéresse à la littérature moderne. Allez le voir ! " J'y suis allé, il m'a dit : " Comment pouvez-vous travailler ? " J'ai répondu : " Je suis à 1200 mètres d'altitude, dans une hutte en fougères avec pour tout éclairage une lampe à carbure " - " Qu'est ce que vous avez comme livres ? " - " J'ai deux livres, Alcools et le tome 4 des Hommes de bonne volonté " - " Alcools ? Apollinaire ! Ça m'intéresserait quelque chose sur Apollinaire. " Si bien que j'ai fait ce qu'on appelait à l'époque un diplôme d'études supérieures, avec uniquement les textes. J'avais Alcools. J'ai trouvé Calligrammes et L'Hérésiarque et Cie. Je crois que c'est à peu près tout. C'était quelque chose qui tournait déjà autour de l'imaginaire d'Apollinaire.