



Comparer l'œuvre de Pierre Louÿs à un iceberg paraîtra le comble de l'incongruité, ou de la maladresse, à ses lecteurs fervents, j'entends par là ceux qui en connaissent les dessous pour le moins brûlants. Force est de constater pourtant que cette œuvre a longtemps revêtu l'apparence des sommets visibles, les livres édités, d'une intense et incessante production, impubliable selon les contraintes de la " moralité publique " et de la jurisprudence. Ou alors clandestinement, non sans risques, et au compte-gouttes. Sans oublier la discrétion, les hésitations, la réserve naturelle d'un auteur jamais pressé de livrer au public ce qu'il écrivait, même quand la bienséance n'était pas en cause. La pertinence de la comparaison voudrait donc que, si iceberg il y a, il soit de lave autour d'un noyau en fusion. Voilà où mène l'abus des métaphores.
Il convient pourtant d'observer qu'une des caractéristiques des icebergs, à part celle, bien connue, de perforer la coque de luxueux paquebots transatlantiques, est de fondre progressivement en abordant des zones tempérées. Fusion qui, en déplaçant le centre de gravité, finit par retourner l'iceberg cul (si j'ose dire) par-dessus tête. L'œuvre de Louÿs n'a pas échappé à ce phénomène et offre désormais au grand jour une profusion d'erotica de toute nature.
On a pu avancer que chaque volume publié s'accompagnait de son double clandestin. À Pausole correspondrait Gonzalve, aux Mimes des Courtisanes, les Douze douzains - sans compter les chapitres " libres " d'Aphrodite et les Chansons secrètes de Bilitis. On pourrait tout aussi bien renverser la proposition et considérer les ouvrages parus comme de simples versions, des prolongements alimentaires ou mercantiles d'une création érotique fondamentale, continue, d'une ampleur inégalée, quantitativement incomparable, et dont la dispersion actuelle permet à peine d'évaluer l'étendue (il a fallu attendre 1994 pour que l'édition de l'Œuvre érotique voie publiquement le jour et que Jean-Paul Goujon y rassemble quasiment tout ce qui n'avait fait jusque là que l'objet de publications clandestines, tant en prose qu'en vers, augmenté de quelques inédits). Il va de soi qu'on est loin d'Œuvres érotiques complètes et que quantité d'autres inédits restent enfouis dans les archives et les collections, parfois entrevus au hasard d'un catalogue de vente - sans compter tous ceux qui ont disparu, victimes de l'ignorance, de la négligence, voire de la malveillance bien pensante de collectionneurs pudibonds.
Dans l'Œuvre érotique, qui servira ici de référence, se trouve la version la plus complète à ce jour, quantitativement, de Pybrac , ensemble de 314 quatrains d'une obscénité échevelée et jubilatoire. Une note en fin de volume précise que " près de 2000 vers de ce texte restent encore inédits ou inconnus ", sans parler d'une ébauche de classification (autre manie de l'auteur) dans le style du Manuel de civilité : " Au salon ", " Au bal ", " En société ", etc. Il faut donc s'attendre à des publications complémentaires. Il s'agit en tout état de cause d'un ensemble versifié considérable, dont on situe le début vers 1901-1902, et dont la rédaction a dû se poursuivre pendant des années (peut-être jusqu'en 1916). Le titre, qui est de Louÿs, a de quoi déconcerter le lecteur non prévenu. L'explication généralement avancée par les commentateurs est qu'il s'agit d'une parodie des Quatrains contenant préceptes et enseignements utiles pour la vie de l'homme (1574) de Guy Dufaur (ou du Faur) de Pibrac (ou Pybrac).
