



Le comte Robert de Montesquiou présente la singularité d'avoir connu une double carrière littéraire : comme auteur d'une part, comme personnage de l'autre. Pour ce qui est de la première, a-t-il eu " la gloire d'ajouter au bonnet ducal des Fezensac la couronne du poète " comme il en avait l'ambition ? Il a trop souvent confondu poésie et versification, tapisserie de haute lice et broderie au petit point (fût-il de Saint-Cyr), quoiqu'il se recommandât des plus grands, Hugo, Mallarmé, Verlaine. Mais ses proses critiques, ses études littéraires et esthétiques ne laissent pas indifférent. Élus et appelés (1921), où se côtoient Fourier, Sade et autres méconnus (en leur temps) semble l'esquisse, l'ancêtre de l'Anthologie de l'humour noir. Toutes proportions gardées, la seconde flamboie, relègue la première dans la pénombre. Le comte Robert traverse en météore majestueux le firmament de la fiction littéraire. Sa trajectoire s'étend sur une trentaine d'années, sans parler des incarnations posthumes (nous y reviendrons). Il apparaît en Des Esseintes et s'efface en Charlus, ce qui n'est pas rien. Quelques incarnations secondaires, moins notoires et parfois oubliées, jalonnent ce parcours unique. Monsieur de Phocas (1901) de Jean Lorrain appartient au premier genre. Un M. de Phocas, en qui l'auteur reconnaît le duc de Fréneuse, aristocrate et esthète, lui confie avant de s'embarquer - fuite ou exil - son journal intime. À travers divers tableaux de genre (façon music-hall) s'ensuit pour le lecteur une sorte de voyage assez décousu à travers la sensibilité symboliste - sinon symbolarde. La rencontre avec le peintre anglais Claudius Ethal, personnage maléfique et fascinant, précipite le malheureux Fréneuse-Phocas dans une déchéance de plus en plus profonde. On aura reconnu une transposition fantasmatique de la relation Whistler-Montesquiou. Heureusement (?) que la victime met fin à son envoûtement en forçant son mauvais ange à mordre le chaton d'une bague que ce dernier porte en permanence et dont il lui a révélé qu'il contenait un poison foudroyant. Il ne manquait à la série que le Grand-Guignol. Rideau. On se demande dans ce salmigondis, au demeurant de haut goût, jusqu'à quel point l'auteur a maîtrisé son sujet et son écriture. La double identité du héros reproduit son trajet jusque dans l'onomastique : de Fréneuse, nom qui fleure la vieille France et le terroir (il commence comme frêne et se termine comme Chevreuse), on aboutit à Phocas qui connote Byzance, mais la Byzance fantasmée du symbolisme, synonyme de décadence, de luxe pervers, de raffinement exacerbé. Byzance, une des patries idéales du Symbolisme, privilège partagé avec une certaine Rome - celle de Tibère, Néron, Caligula, Héliogabale, sans compter Messaline (cf. Jarry) - la cour des derniers Valois, ou l'Alexandrie voluptueuse de Chrysis.

