
De Sade à Sue: une histoire du roman-feuilleton
Nicole Laval-Turpin/les poétesses
J.-J. Lefrère/ EPhraïm Mikhaël
Guy Ducrey/pantoufle et soulier
Jean-Louis Jeannelle/maison de Balzac
L. Doumens et S. Vachon/la Vendetta
Le feuilleton est inséparable de l'essor de la presse au XIXe siècle et s'étend à tous les genres, artistique, littéraire, romanesque. Les plus grands noms s'y adonnent, épisodiquement (Balzac, Sand, Nerval) ou systématiquement (Dumas), pour y puiser l'essentiel de leurs ressources. Le feuilleton devient progressivement un domaine à part entière de la production littéraire, populaire par excellence. Continuant à s'affranchir, il aboutira aux livraisons par fascicules accessibles aux bourses les plus modestes - procédé utilisé par les plus confirmés, comme Lamartine ou Hugo. Une ligne ininterrompue relie ainsi Dumas, Sue, Paul de Kock, Montépin, Féval, d'Ennery, parallèlement à celle que jalonnent d'Artagnan, Monte-Cristo, Rodolphe de Gerolstein, Rocambole, Lupin, Fantômas, etc. Le roman-feuilleton reprend les thèmes, les situations, les personnages et parfois les décors du roman noir (" gothique " ou de terreur, au choix), sans qu'il y ait vraiment rupture ou rivalité entre les deux genres. S'y retrouvent interventions providentielles (au sens littéral), voire surnaturelles, innocent(e)s persécuté(e)s moralement ou physiquement, intrigues machiavéliques ou inextricables, repaires truqués ou inaccessibles aux profanes, sociétés secrètes maléfiques et tentaculaires, pérégrinations volontaires ou non (enlèvement, fuite, exil). On se rappelle Le Roman chez la portière des Scènes populaires (1830) d'Henri Monnier, qui met en scène une tentative de lecture à haute voix, passablement laborieuse, de Cœlina ou l'enfant du mystère (Ducray-Duminil, an VII). Chez les Thénardier, on lit ou on a lu beaucoup, pas forcément du roman noir, mais surtout du genre sentimental et larmoyant (Pigault-Lebrun, Ducray-Duminil) :
La Thénardier ne fut plus qu'une grosse méchante femme ayant savouré des romans bêtes… Il en résulta que sa fille aînée se nomma Éponine… Quant à la cadette, la pauvre petite faillit se nommer Gulnare…
On sait la suite. Hugo ne dédaigna pas, à ses débuts, de donner dans le genre frénétique (variante du roman noir) avec Han d'Islande (1823), tandis qu'à l'autre extrémité de sa carrière on découvre, dans L'Homme qui rit (1869), un orphelin dépossédé et un providentiel message lancé dans une bouteille à la mer. Madame Bovary, un peu plus tard, suit curieusement un parcours analogue à celui de la Thénardier : à côté de Bernardin de Saint-Pierre et de Walter Scott, grâce à la complicité d'une vieille lingère, " pendant six mois, à quinze ans, Emma se graissa les mains à cette poussière des vieux cabinets de lecture… " Faudrait-il alors oublier les premiers écrits, sombres et frénétiques, de l'auteur ?
Dans La Muse du département (1843), le journaliste parisien Lousteau, en lisant les maculatures d'Olympia ou les vengeances romaines, réduites à l'état de papier d'emballage, mystifie un auditoire provincial et déconcerté. À l'instar de Hugo, et même délibérément, c'est par la porte du roman noir que Balzac entra dans la littérature (Le Centenaire ou les deux Beringheld, 1822 ; Le Vicaire des Ardennes, 1822). Il ne renia jamais la veine de ses débuts (cf. La Peau de chagrin, 1831). Melmoth réconcilié (1835) semble à première vue malmener le thème original (l'errance d'un héros frappé d'une malédiction infernale), mais, réflexion faite, ce serait plutôt le constat du passage, de la transition d'un genre à l'autre, du roman noir au roman psychologique et social, y compris sous la forme feuilletonesque. C'est dans la société parisienne du XIXe siècle que Melmoth parvient à s'affranchir de la fatalité qui l'accable. Quant au pacte maudit, les spéculations boursières le réduisent à un chiffon de papier dévalué.
