

Dans un passage de la seconde de ses lettres du " voyant ", Rimbaud décrit le moment où la femme sera enfin reconnue comme poète :
Ces poètes seront ! Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l'homme, - jusqu'ici abominable, - lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l'inconnu ! Ses mondes d'idées différeront-ils des nôtres ? - Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons.
Quoique prometteuse, cette vision d'une femme poète est restée unique dans l'œuvre de Rimbaud. Au lieu d'un appel aux armes pour les femmes-écrivains, ce passage n'est qu'une tentative rimbaldienne parmi d'autres de rompre avec toute convention. Une décennie après cette lettre, un des premiers poèmes français en vers libres parut dans La Vie moderne du 26 mai 1883. Composé par Marie Krysinska et intitulé Le Hibou, il déclencha un débat qui continue de nos jours : celui de la paternité - on devrait dire la maternité - du vers libre. Quoiqu'une telle innovation prosodique ait pu être garante d'une certaine renommée dans l'élite poétique de l'époque, Krysinska ne bénéficia pas d'un tel avantage. Elle resta dans les marges des cercles artistiques et littéraires de la fin de siècle, mourut dans la gêne et l'obscurité, et fut enterrée dans une fosse commune à Saint-Ouen, laissant une œuvre qui resta longtemps ignorée de la critique.
Neuf ans
après Le Hibou, en janvier et février 1892, trois numéros du Chat
Noir révélaient que Krysinska essayait toujours de se faire reconnaître
comme poète et que " l'infini servage de la femme " était loin d'être brisé.
Le Chat Noir publia ses poèmes, ses nouvelles et un compte rendu, et ce fut
dans cette revue que la quête de Krysinska pour la reconnaissance de ses mérites
est la plus nette. Or la livraison du 23 janvier 1892 contient une Romance
des romances, poème de Franc-Nohain (pseudonyme de Maurice Legrand, 1873-1934):
La Romance des romances A Marie Krysinska [1].C'est l'inévitable thème Des amours troublants, troublants : Répéter cent fois : je t'aime ! Les yeux au ciel, blancs, tout blancs. Ne plus manger, ne plus boire, Quoique l'on ait soif, et faim ; Dire : oh ! ma vie… un ciboire ! Y pleurer sans fin, sans fin ; Copier du Sully-Prudhomme Sur des albums verts, très verts ; Et prouver qu'on est un homme, En faisant des vers, des vers ; Avoir des peines, des chaînes, Et beaucoup de feux, de feux ; Graver son nom sur les chênes, Tresser des cheveux, cheveux ; Et puis, comme elle est perfide, En automne, un soir, un soir ; Se couper la carotide Avec un rasoir, rasoir. [1] Parfaitement ! (N.D.L.R.)


