D'ici peu, l'histoire de la littérature se posera autant de questions sur elle-même que sur son objet premier. Un tel renversement n'a rien de méthodologique : le XXe siècle, de la même façon, a vu le lecteur prendre l'ascendant sur l'auteur, et le romancier emboîter le pas au théoricien du roman ; jamais, depuis la Renaissance, l'exercice de la littérature ne s'est montré plus conscient de ses propres actes. En 1553, les Amours de Ronsard proposaient bien plus qu'un recueil poétique, mêlant aux sonnets l'abondant commentaire de Muret. Aujourd'hui, l'œuvre d'un écrivain n'est quasiment rien sans un appareil de lecture qui lui donne une signification, une consistance, voire une valeur aux yeux du public, de l'intelligentsia, de la civilisation… À tel point que la littérature elle-même, notamment romanesque, est devenue critique, réflexive (comme elle le fut à l'âge baroque) et qu'elle semble se nourrir de sa propre image, c'est-à-dire des discours visant à la classifier et à l'abstraire. La critique, de son côté, doit s'inquiéter d'une telle réactivité, dont elle est responsable : qu'implique son effort constant de catégorisation quant à l'image et à la réputation d'un écrivain ?

On le devine, les enjeux du problème sont innombrables, et nous ne voulons ici qu'en analyser un exemple. L'œuvre romanesque d'Henri Bosco, à cet égard, illustre parfaitement les vicissitudes que peut connaître une littérature soumise à la toute-puissance des schémas abstraits ou des modèles théoriques qui tentent de s'en emparer. Elle émerge en effet entre les deux guerres mondiales et se développe jusqu'aux années 70, traversant ainsi une période de réflexion et de bouleversements dont le roman occidental sortira métamorphosé. Cette situation chronologique de l'œuvre est donc intéressante en elle-même, mais les romans de Bosco doivent retenir notre attention pour d'autres raisons : d'une part - et nous nuancerons ce point - ils semblent rester étrangers aux innovations littéraires de l'époque ; d'autre part, ils ont connu un succès aujourd'hui affaibli, tout en occasionnant une activité critique encore vive, dont nous allons tenter de décrire la trajectoire.