On peut parfois se demander si l'histoire littéraire ne relève pas en dernière instance davantage de la fiction que de ce que l'on s'accorde à nommer " réalité " ou " vérité historique ". Certes, il y a les sources et les documents. Deux cents lettres surgies de nulle part viennent éclairer la vie d'un écrivain. La découverte d'un manuscrit apporte son lot de renseignements sur la genèse d'une œuvre. Mais après ? La question de l'objet et de la finalité de l'histoire littéraire doit-elle se poser ? Outre les motifs psychologiques propres à chacun, qui confirment cette heureuse immaturité de l'espèce humaine, comme disait Gombrowicz, dissimulant sous le " savant austère " un éternel adolescent, bibliophile et bricoleur de formes, que reste-t-il ? Des milliers d'informations disséminées. La construction d'une communauté ? Communauté savante, réunie autour d'une même passion ? S'il n'y a que ça, c'est déjà quelque chose. Mais ayant quatre feuillets à tenir et ne tenant pas à assombrir davantage l'œil noir de la Rédaction à qui je vais remettre ce papier en retard, il me faut aller plus avant.

Le chercheur a beaucoup à voir avec la fiction : c'est son pain quotidien et le personnage lui-même a fait les délices de plusieurs romans et de quelques films. Mais ce qu'il cherche souvent dans ces vies devenues fantomatiques, c'est aussi l'archéologie de la sienne. Qui travaille sur qui, et pourquoi ? La question n'est pas innocente. Élire un siècle, une période, un auteur, relève de ce que Thomas Pavel nomme l'hétérochronie, la capacité de vivre un pied dans une époque et l'autre dans ce que l'on nomme le réel.