Évoquer le " Paris des Surréalistes " - comme le fit naguère Marie-Claire Bancquart -, c'est appeler à comparaître Aragon, Breton, Desnos, Péret, Soupault et quelques autres. Mais pas vraiment Roger Vitrac. On ne songe pas d'emblée à lui comme à un " flâneur des deux rives ", façon Apollinaire, ni comme à un " piéton de Paris " (il avait consacré à Fargue une chronique chaleureuse en 1927). Pourtant, Paris n'est pas absent de son œuvre, ni même de son théâtre. Après leur apparition dans Le Voyage oublié en 1927-28, les Halles et le quartier Bonne-Nouvelle, proche des grands boulevards, tiennent une place importante dans Le Coup de Trafalgar (1934) . Malgré son ascendance provinciale et les contacts gardés avec le Lot familial, et bien qu'arrivé dans la capitale à douze ans seulement, Vitrac peut tout de même être tenu pour un vrai citoyen de Paris.

Aussi n'est-il pas surprenant qu'il ait consacré un scénario au Passage de l'Opéra, lieu mythique à bien des titres. D'abord parce que les passages couverts de Paris ont exercé une grande fascination sur les écrivains et artistes, et pas uniquement sur les Surréalistes - Soupault, dans son poème Passagers des passages , avant lui Villiers de l'Isle-Adam dans un de ses Contes cruels , Jules Romains dans Puissances de Paris , ou encore Walter Benjamin. Ensuite parce que le Passage de l'Opéra fut un des hauts lieux de l'aventure dadaïste, le groupe y tenant ses assises au café Certa. Aussi parce que l'emplacement s'en est effacé, englouti dès 1925 par le percement du boulevard Haussmann prolongé. Enfin et surtout, peut-être, parce que l'endroit, alors près de disparaître, a été immortalisé par la première partie du Paysan de Paris.

Nul besoin de connaître à fond le livre d'Aragon pour prendre conscience d'une évidence : Vitrac y a puisé pour bâtir le décor de son scénario. Il lui arrive même, pour situer tel commerce du passage, ou tel personnage, d'utiliser des expressions ou des tournures qui semblent provenir directement du Paysan de Paris (nous signalerons, en notes, les principaux recoupements). On se gardera bien de parler de plagiat. Certains de ces emprunts ont pu être effectués de mémoire et Vitrac se démarque souvent de son prédécesseur. De plus, il a pu découvrir par lui-même, au début des années 20, les multiples visages du Passage de l'Opéra, savoir, entre autres, que le " coiffeur des Grands Hommes " avait pour nom Gélis Gaubert et que le Théâtre Moderne affichait Fleur de Péché. Il avait assez peu participé à l'aventure Dada, n'ayant assisté qu'à une seule séance, une des dernières, celle de Saint-Julien-le-Pauvre (1921), et n'avait donc pas été un des piliers du café Certa. La revue Aventure, qu'il animait avec Crevel, Limbour, Baron, proclamait n'avoir " pas partie liée avec le mouvement Dada ". Mais à partir du moment (1922) où Vitrac se lie avec Breton, il a forcément été spectateur des derniers feux de Dada et hanté quelque temps ses lieux de rencontre et de prédilection. Au surplus, le Passage de l'Opéra n'était pas très éloigné de la rue de Palestro où il habita longtemps, près de la Porte Saint-Denis, et ce cadre devait lui être géographiquement familier.