
Un indice précaire ou l'énigme de "Billy Record"
La photographie est en général un élément précieux pour l'histoire littéraire : morceau d'histoire arraché au temps, preuve irréfutable, sa réputation de transcription littérale du réel - ou même, à l'inverse, d'objet d'art extrêmement conscient et composé à la manière d'un tableau - en fait une prise de choix où s'engouffrent les attentes du chercheur. La prise est sans doute encore meilleure pour le traqueur de documents quand, comme c'est le cas du cliché que nous avons retenu, il ne s'agit pas d'une photographie d'art mais de la trace d'une pratique non esthétique inscrite dans le vécu de l'écrivain.
Il y a plein d'images chez Claude Ollier, plein de pochettes de photographies qui, depuis 1950, depuis l'exil volontaire au Maroc et sa prise de fonction à Demnate, une circonscription du Haut-Atlas, dans le cadre de l'administration chérifienne du Protectorat, jusqu'au voyage en Égypte il y a cinq ans, innervent la production narrative. Et, certes, la découverte de ces archives de la création et leur commentaire par l'écrivain ont une importance irréfutable pour la compréhension du processus d'engendrement des textes. On pourrait ainsi distinguer des rôles différents joués par ces clichés spontanés : appui de la mémoire et complément à l'imagination d'un schème narratif ou descriptif déjà constitué, c'est le cas de la photographie du grenier à grain dans le Haut-Atlas qui figure sur la couverture de l'édition de poche de La Mise en scène (1982) ; déclencheur de fiction ou aiguilleur d'intrigue comme, pour Préhistoire (2001), l'image d'un des sanctuaires de la ville sainte de Tamesloh près de Marrakech, un cliché de 1974 dont la réapparition fortuite dans les mains de l'écrivain explorant ses tiroirs donne forme à une intrigue jusque là réduite à un protagoniste sans itinéraire et sans histoire ; instrument d'une interrogation de la perception du monde, lorsque la photographie examinée à la loupe révèle ce qui n'a pas été vu dans l'instant du déclic . Fonction documentaire, fonction générative, fonction critique : pour Ollier, l'écriture se pratique souvent photographie à la main. Distinguées ici pour les besoins de l'exposition, ces trois fonctions interfèrent nécessairement, plus ou moins selon les cas, mais elles semblent répertorier de manière claire la valeur hypogrammatique de l'image (c'est-à-dire sa valeur de " pré-texte " et de " sous-texte "). Or la typologie, aussi utile soit-elle à l'analyste, ne saurait rendre l'aura particulière d'une image que son statut indiciel et instantané nous oblige, pour lui conférer un sens, à inscrire dans une histoire singulière , celle d'un acte double de production et de réception . La photographie a une histoire qu'il faut reconstituer pour comprendre le rôle qu'elle a pu jouer dans la création littéraire. L'image que nous avons choisi de présenter apparaît comme symptomatique à la fois du fonctionnement complexe des " pilotis " d'une œuvre et des zones d'ombre et de lumière, des plages floues et voilées de toute enquête sur la genèse d'une fiction.

