Le Musée de la Littérature de Bruxelles possède un fonds d'autographes de Victor Hugo, Juliette Drouet et Albert Lacroix, fonds en grande partie inédit que M. Marc Quaghebeur, directeur des Archives et du Musée, a bien voulu m'ouvrir et m'autoriser à publier. Ce fonds se compose d'une vingtaine de lettres, entrées dans les collections belges depuis 1966. J'en ai exclu trois, pour des raisons diverses : une lettre de Léopold Hugo à sa soeur Marguerite, veuve Martin-Chopine, relative à des questions familiales (1814) une lettre de Juliette Drouet à son amie Mme Luthereau, le 2 décembre 1864 une chanson datée du 9 avril 1885, probablement originaire d'un proche du poète mais dont il ne peut être il auteur, pour toutes sortes de raisons, parmi lesquelles une date extrêmement proche de celle de sa mort.
Le reste est, comme il se doit, d'intérêt inégal, mais fait apparaître la force des liens qui unissaient Hugo au peuple belge et qui ne tiennent pas seulement aux hasards conjugués de la proscription et de la géographie. L'on sait qu'il nourrissait des sentiments ambivalents pour un pays qu'il considérait comme une autre France : si proche par la francophonie et la culture qu'il lui paraissait naturel de le faire entrer, à terme, dans le sein de la " grande nation " ; si différent par ses marques flamandes qu'il s'y sentait, autant qu en Allemagne, voyageur dans un monde étranger. Petit pays respectable, au total, pour son combat pour l'indépendance et pour la liberté. Enfin pays d'accueil et d'asile qui opposa à Hugo, par deux fois, des mécanismes de rejet, mais qui fut le vrai berceau de sa famille pendant les longues années de Guernesey.
Ces lettres s'échelonnent de 1851 à 1879. Elles peuvent se regrouper en deux catégories : d'abord un échantillon de correspondances politiques, amicales, éditoriales et littéraires, qui font revivre la proscription des Républicains français au moment de quitter Bruxelles pour Jersey, nous montre l'écrivain au travail avec ses éditeurs belges ou parisiens, entre amitié et exigence, ou remerciant d'un accueil ou d'un livre, entre amitié et formalité. La deuxième catégorie s'ordonne autour des Misérables : une lettre de Juliette Drouet à Hugo dessine un très joli portrait de copiste amoureuse et introduit un élément génétique intéressant sur le chapitre " Buvard, bavard ". La suite concerne exclusivement la mise [p. 100] au point de l'édition du roman, à Guernesey, avec Albert Lacroix: ultimes négociations et traité annexe. Elle n'a d'intérêt que comme - modeste - complément à l'ouvrage essentiel sur ce sujet : celui de Bernard Leuilliot, Victor Hugo publie " Les Misérables", que j'ai abondamment utilisé et dont on trouvera les références exactes dans l'annotation.
Les majuscules et la ponctuation ont été modernisées. Je voudrais remercier Anne-Laure Vignaux, dont l'aide à Bruxelles a été précieuse ; Marc Quaghebeur, sans la générosité duquel ces lettres n'auraient pu être publiées. Et surtout, cela va de soi, Bernard Leuilliot.
I - Victor Hugo et ses correspondances belges
HL 1095/1. Victor Hugo à Monsieur de Brouckère, 31 juillet 1852 :
Monsieur de Brouckère Bourgmestre de Bruxelles À l'Hôtel de Ville (1)Bruxelles, 31 juillet 1852Monsieur le Bourgmestre,
Je quitte Bruxelles et la Belgique ; je pars spontanément. Je dois m'éloigner puisque, dans les circonstances actuelles, ma personne semble créer au gouvernement belge un embarras ; je tiens d'ailleurs l'engagement que j'avais pris avec moi-même, et dont je vous avais fait part, de m'éloigner le jour où paraîtrait l'ouvrage que j'écrivais sur M. Bonaparte.
Je ne veux pas partir, Monsieur le bourgmestre, sans vous remercier de votre honorable accueil. Vous avez été et vous êtes pour tous les proscrits français une sorte de personnification vivante de ce bon et loyal peuple belge si digne de la liberté et qui saura la conserver comme il a su la conquérir. Grâce à la cordialité de la nation belge, nous avons retrouvé ici, nous bannis, quelque chose de la patrie, et la Belgique a été pour nous presque une France (2). C'est avec un sentiment profond que je vous adresse mon remercîment personnel.
Recevez, Monsieur le bourgmestre, l'assurance de ma vive cordialité.
Victor Hugo (3)
ML 1096. Victor Hugo aux proscrits, Bruxelles, 31 juillet 1852 :
Aux [représentants du peuple](4) proscrits français réfugiés en Belgique
Bruxelles, 31 juillet 1852
Mes chers [collègues] amis,
Je pars ; c'est pour moi un regret profond de vous quitter. Nous avons été [compagnons de lutte dans l'adversité] compagnons de combat le 2 décembre, nous sommes aujourd'hui compagnons de proscription ; il est dur de se séparer. Pour moi, c'est l'exil dans l'exil. Il m'est douloureux de renoncer à cette vie en commun, entre amis, entre proscrits, entre frères, dont vous donnez ici le touchant spectacle, et où l'on arrive presque au bonheur à force de cordialité. J'eusse désiré ne jamais m'éloigner de vous, mais on m'a fait entendre qu'au moment où je vais publier l'ouvrage historique intitulé Napoléon-le-Petit, ma présence serait pour la Belgique un embarras, un péril même, m'a-t-on dit ; cela a suffi pour que j'aie pris et dû prendre immédiatement la résolution de quitter Bruxelles. Je vous ai fait part de ma résolution et vous l'avez approuvée. En pareil cas, aucun de nous n'hésitera jamais, et plutôt que de compromettre, ne fût-ce qu'en apparence et aux yeux des esprits timides, la tranquillité ou la liberté d'un peuple, nous accepterons toutes les aggravations de la proscription.
Je vais à Jersey, dans cette Angleterre qui a cette grandeur de pouvoir donner impunément asile à tous les bannis. S'il arrivait que M. Bonaparte crût devoir porter plainte contre moi en Belgique au sujet du livre que je publie, je m'empresserais de revenir, je comparaîtrais avec une confiance profonde devant le loyal jury belge, et je remercierais la providence de me donner cette nouvelle occasion de plaider contre cet homme, devant la conscience de tous les peuples, la grande cause du droit, de la République et de la liberté.
Chers amis, recevez l'expression de mes sentiments fraternels.
Victor Hugo
ML 1095/2. Victor Hugo à Monsieur Henry (Henri Samuel (5)), Jersey, 18 décembre 1853 (timbres postaux)
Via Londres Par Ostende Belgique Bruxelles Monsieur Henry 7, rue des Secours (6)Dimanche 18 décembre
Voici la mer qui refait des siennes. Réponse à la hâte. on vient de m'apporter un discours que j'avais oublié et qui est important. À mon arrivée ici, les proscrits vinrent me recevoir et je leur parlai. C'est là le speech (7). Il a pour sujet L'Union. Je vous l'envoie sous ce pli. Il est numéroté II et devrait être placé le second. Il faudra modifier les numéros suivants en conséquence. Mon avis est de faire le titre (première page) comme suit :Victor Hugo - Discours de l'exil --- - I. République universelle. - II. Union. - III. Scrutin à l'empire (?). - IV. Martyre et vitalité des peuples. - V. Point de représailles. - VI. Le droit de la femme. - VII. La guerre d'orient. --- 1854 --- Genève et New-York (8)[p. 102] Si l'indication d'une imprimerie est nécessaire, mettez Zeno (9). - Dans l'intérieur ne point changer les titres des discours. Le sommaire sur le titre indique l'idée de chacun. Cela suffit. Remplacez seulement les titres des discours IV et VII par :
IV. - banquet polonais. - le 29 novembre 1852. VII. - anniversaire de la révolution en Pologne. - le 29 novembre 1853.On réclame le livre à Paris. Il y manque. Je vous envoie un bout de lettre qui confirme ce que vous me dites. - Merci à notre musicien, et bravo ! - Voulez-vous remettre ce mot à Et. Arago - Je me suis bien expliqué, n'est-ce pas ? vous avez bien compris que nous demandions quinze jours l'été prochain à Madame Samuel et à vous. Nous vous voulons tous deux. Nous vous logerons mal, mais nous vous recevrons bien. Ex imo corde (10).
[ajouté au verso] Je ne vous loue plus, vous lassez l'éloge, tout en vous est cœur, intelligence et courage ; mais vous ne lassez pas mon amitié que chacune de vos lettres fait plus vive.
ML 2254/4. Victor Hugo à Élisabeth Bourson, Jersey, 18 août 1854 (timbres postaux) :
Via London Bruxelles 36, r. N. D. des Neiges Madame Bourson(11) Belgique Via Ostende Marine Terrace 18 aoûtJe ne prends, Madame, que le temps de me jeter à vos pieds, et d'y mettre aussi Charles, et d'y ajouter le portrait que vous voulez bien désirer.Il a l'air un peu triste. C'est [qu'il](12) que l'original est loin de vous.Nous nous rappelons les douces heures de la rue N.-D. des Neiges, vos charmantes causeries, votre excellent et spirituel mari dont je serre les deux mains, vos fleurs, votre jardin, vos chers enfants, tout ce petit paradis dont l'hospitalité est le dieu lare et dont vous êtes l'ange Madame.Vous m'avez parlé de Bancel (13) ; ce chiffon de papier aura du prix pour lui s'il passe par vos belles et bonnes mains.Tous mes hommages.V.
ML 1095/3. Victor Hugo à Henri Samuel, Jersey, novembre ou début décembre 1854 :
Marine-Terrace - dimanche matinQue devenez-vous, cher et loyal compagnon de guerre ? Vous ne m'écrivez plus, ce qui ne m'empêche pas de songer à vous, toutes les fois qu'il y a un service à rendre à la cause. Où trouver plus de zèle, plus de cœur, plus de bravoure ? Aujourd'hui donc encore, je mets votre excellent concours à contribution. J'ai parlé ici le 29 à l'anniversaire polonais (14). L'effet a été au delà de ce que vous pou--vez imaginer. Je vous envoie le speech. Voulez-vous vous charger de le remettre à nos excellents amis de La Nation (15). Il serait important qu'en le publiant, ils publiassent aussi les notes qui sont au plus haut point utiles. Serez-vous assez bon pour le leur dire de ma part, en leur offrant mes vives amitiés.Je vous envoie ce que j'ai de plus cordial dans l'âme.votre ami
V. H.
Mes hommages à Madame Samuel.Envoyez-moi, je vous prie, par la plus prochaine occasion Beghin (16) 200 Châtiments et 500 Disc. de l'exil. - Merci toujours - et bien à vous.
ML 2561/22. Victor Hugo à un proscrit, 1er juin, sans mention d'année :
1er juin au matin Je reçois votre lettre et tout de suite, avant d'avoir vu personne, je vous réponds j'en suis. Nul doute que nos amis vous écriront. Nous en sommes. À vous, cher proscrit. ex imo . (17)
[p. 104]
V.H. ML 3700/2. Victor Hugo à Charles de Coster, Guernesey, 1857 :
Monsieur Ch. de CosterVos légendes, Monsieur, me charment (18), et j'en aurais quelquefois volontiers un peu plus peur, tant elles ont l'accent vrai. Vous avez fait un volume excellent pour nous autres méchants lettrés, et amusant pour ce bon public. C'est beau de remporter deux succès du premier coup.Croyez, Monsieur, à tous mes sentiments de cordialité.Victor Hugo12 Xbre - Hauteville-House [au verso, d'une autre main :] Mon cher monsieur, M. Hugo a remis à M. Noël Parfait (19) qui revient de Guernesey ce petit mot pour vous. Je vous l'envoie. Amitiés. Émile XXX(20)
Sans cote. Victor Hugo à Monsieur Navez, Guernesey, 6 novembre 1864 (21):
Hauteville-House, 6 9bre 1864Monsieur, Je m'empresse de vous remercier.La photographie que vous m'envoyez a un très sérieux, je dis plus, un très douloureux intérêt historique.Je garde, Monsieur, un précieux souvenir de votre honorable accueil lors de mon passage à Ypres, et je vous prie d'agréer, avec mes vifs remercîments, l'assurance de ma considération très distinguée.Victor Hugo
[p. 105] ML 6926. Victor Hugo à Théophile Guérin, Bruxelles, 31 juillet 1866 :
Je prie M. Th. Guérin (22), de la Librairie internationale, de remettre pour M. Jules Noriac, au porteur de ce bon un exemplaire des Travailleurs de la mer (23) à valoir sur les volumes auxquels j'ai droit.Victor HugoBruxelles. 31 juillet 1866
ML 1094. Victor Hugo à Moïse Millaud : projet de contrat (24) , Bruxelles, 17 août 1868 :
Bruxelles. 17 août 1868M. et ancien ami -De nos conversations avec M.A.M., votre fils (25), il résulte ceci :immédiatement après la signature du traité spécial pour le livre Tout pour Tous (26) entre vous, d'une part, et M. Paul Meurice, et mes deux fils Charles et François, d'autre part, je me considérerai comme engagé,1° à vous donner pour le livre Tout pour Tous une préface ayant au moins l'étendue de l'introduction de Paris-Guide. Cette préface sera payée par vous à raison de cent francs la page, en prenant pour type et modèle de la page tant pour la justification que pour le nombre de lignes et de lettres, l'édition belge princeps (1862) des Misérables en 10 volumes. - Moyennant ce prix, payé comptant à la livraison du manuscrit, vous aurez le droit d'imprimer à un nombre illimité d'exemplaires, et pour un temps illimité, cette préface dans le livre Tout pour Tous, sans pouvoir l'imprimer et le vendre à part dans un autre format, l'auteur se réservant la propriété de son oeuvre dans tous les autres formats que le format du livre Tout pour Tous.2° si vous persistiez à souhaiter que je vous donnasse, outre cette préface, pour le livre Tout pour Tous, la rédaction faite par moi de vingt-quatre mots, à mon choix en vingt-quatre, dans le livre Tout pour Tous, mots ayant pour type et modèle les quatorze esquisses contenues au chapitre " Les Génies " de William Shakespeare, vous paieriez, ensemble, la préface et les vingt-quatre mots, le prix d'un volume entier, c'est à dire quarante mille francs (27), payables comptant à la livraison du manuscrit. [p. 106]Dans ce dernier cas, vous auriez le droit de publier, outre la publication dans le livre Tout pour Tous pour un temps illimité, la Préface et les 24 mots réunis en volume, à part, et dans tous les formats, pour douze années à partir de la signature du présent traité, sans pouvoir réimprimer à part la dite Préface et les 24 mots, pendant les deux dernières années de votre jouissance. L'auteur pendant ces deux années n'aurait plus que le droit de publier cette préface et ces 24 mots dans ses œuvres complètes, sans pouvoir vendre ce volume séparément.3° du reste, dans ma pensée et dans ma conscience, je dois vous faire observer, Monsieur et ancien ami, ceci : selon moi, ces 24 mots qui, (et vous pouvez en juger par les quatorze portraits-modèles du chapitre " Les Génies ") n'auraient que peu d'étendue et ne tiendraient que peu de feuilles, causeraient cependant, à moi un très grand travail, et à vous, (joints à la préface) le prix d'un volume entier, 40 000 F - je ne crois pas la surcharge qu'entraîneraient les 24 mots nécessaire, et, dans mon opinion, la préface écrite par moi suffirait, ce qui serait pour moi une grande diminution de travail, et pour vous une grande économie d'argent.Ceci dit dans votre intérêt et dans le mien. je vous laisse décider la question.Il est entendu que je ne livrerai la préface de Tout pour Tous qu'après la publication de mon plus prochain ouvrage en un ou plusieurs volumes.Si vous êtes d'accord avec moi sur ces divers points soyez assez bon pour transcrire cette lettre dans votre réponse. - Croyez à ma considération la plus distinguée.Victor Hugo
ML 3700/1. Victor Hugo à Charles de Coster, Guernesey, 29 novembre 1868 :
Hauteville-House29 9bre 1868Vous avez fait, Monsieur, un livre robuste et charmant. Les eaux-fortes des peintres sont dignes des pages de l'écrivain ; je ne puis mieux les louer. Votre Légende d'Ulenspiegel (28) fourmille de vie et de vérité. C'est l'histoire, plus la fable.Je vous remercie de m'avoir fait lire votre oeuvre excellente.Recevez mon cordial serrement de main.Victor Hugo
M. Ch. de Coster
ML 3039/73. Victor Hugo à Georges Rodenbach, 9 août 1879 :
9 août Je lis de temps en temps une page charmante. Il y a plus d'une joie pour nous dans vos Tristesses (29). Je suis heureux, Monsieur, de savoir où envoyer mes remercîments.
Victor Hugo
[p. 107] II - Autour des Misérables
ML 2145/1. Juliette Drouet à Victor Hugo, Paris, 3 novembre 1847 :
3 9bre mercredi midiLes jours se suivent etc etc. Il fait un froid de chien aujourd'hui hier il faisait un soleil charmant. Il n'y a de fixe et d'immuable que le cœur de votre pauvre vieille Juju qui est à l'amour incandescent depuis le premier moment où elle vous a vu. Ce qui ne l'empêche pas pourtant de souffler dans ses doigts et de trembler comme une vieille mendiante à la porte d'une église. Je compte me réchauffer en travaillant tout à l'heure. Seulement je suis inquiète de savoir comment vous résoudrez la difficulté de me faire écrire à côté de vous car vous tenez toute la table à vous seul et moi il me faut beaucoup de place pour mon papier et pour le manuscrit d'un autre côté. Si je ne copie pas le soir je n'avancerai et je serai en retard et sur tout j'attendrai trop longtemps pour savoir le sort de la pauvre petite Cosette du père Madeleine et du vieux Fauche-levent (30), ce qui ne ferait pas le compte de ma curiosité tant s'en faut. Il n'y a que mon atroce probité qui puisse me retenir d'aller chercher la suite de l'histoire dans votre fameux buvard (31). Mais ne craignez rien je vous assure qu'elle tiendra bon jusqu'au bout, la scélérate, dut-elle me laisser crever de curiosité.Juliette
ML 5523/2. Victor Hugo à Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 4 octobre 1861 :
MM. Lacroix, Verboeckhoven et Cie, éditeurs -Messieurs, Dans le cas peu probable où un procès serait fait en France aux Misérables, et où ce livre serait interdit sur le marché français et frappé d'une amende, je m'engage1°, à payer de mes deniers la moitié de l'amende2°, à prolonger votre droit d'exploitation d'un nombre d'années égal au nombre d'années pendant lequel l'interdiction aurait pesé en France sur le livre.Dans ce cas d'interdiction, nous aurions à nous entendre sur le plus ou moins d'utilité qu'il pourrait y avoir pour vous à compléter telle ou telle édition de mes œuvres en France.Recevez, Messieurs, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.Victor HugoHauteville-House - 4 octobre 1861 (32)
[p. 108] ML 5523/1 (2). Albert Lacroix à Victor Hugo, 4 octobre 1861 :
À Monsieur Victor HugoGuernesey, 4 octobre 1861 (33)Monsieur,En réponse à votre lettre de ce jour, ainsi conçue(ici la lettre jointe de M. Victor Hugo)(34) nous vous informons que nous acceptons la réserve ci-dessus stipulée par vous en notre faveur, pour le cas d'interdiction du marché français. La présente lettre, ainsi que votre honorée de ce jour à laquelle elle répond, vient compléter et modifier notre contrat signé ce jour pour l'acquisition par nous des Misérables.Dans l'espoir qu'une éventualité aussi fâcheuse pour vous comme pour nous, ne se présentera point, nous vous présentons, monsieur, l'assurance de nos meilleurs sentiments.A. Lacroix (35)
ML 5523/3. Victor Hugo, deuxième annexe au traité d'édition des Misérables, le 4 décembre 1861(36) : (pp.108-109)
Entre MM. Victor Hugo d'une part etMM. Lacroix, Verboeckhoven et Cie, d'autre parta été convenu ce qui suit comme deuxième annexe au traité du 4 octobre 1861.1° MM. Lacroix, Verboeckhoven et Cie s'engagent à faire imprimer à Paris au moins la première édition de chacune des parties des Misérables dans le format in-octavo à un nombre qui ne puisse être moindre de quatre mille exemplaires.Ce nombre in-octavo pourrait cependant être de mille exemplaires si MM. Lacroix Verboeckhoven et Cie publiaient en même temps que l'édition in octavo une édition populaire format Charpentier à moitié environ du prix de la grande édition.2° Si aucun imprimeur de France ne consentait à imprimer Les Misérables, ce refus dûment constaté, MM. Lacroix, Verboeckhoven et Cie seraient déchargés de l'obligation ci-dessus stipulée.3° dans le cas où l'une des parties serait saisie, il est convenu que le reste de l'ouvrage ne serait point publié en France, MM. Lacroix, Verboeckhoven et Cie restant maîtres de l'introduire en France par tous les moyens secrets dont ils pourraient disposer.4° les deux paiements qui restent à faire auront lieu à Bruxelles ainsi qu'il suit : MM. Lacroix, Verboeckhoven et Cie déposeront à la Banque Nationale au nom de M. Victor Hugo, la somme à payer, et enverront à M. Victor Hugo le reçu de ladite Banque.5° dans le cas où l'ouvrage aurait quatre parties (37), le deuxième paiement aura toujours lieu, comme il est dit au traité, avant la livraison de la troisième partie.6° il est convenu que les difficultés qui pourraient survenir sur l'exécution du traité et des annexes seront jugées souverainement et sans appel ni recours en cassation par arbitres nommés ainsi qu'il suit : un arbitre par M. Victor Hugo et un arbitre par MM. Lacroix, Verboeckhoven et Cie. En cas de nécessité, les deux arbitres en nommeraient un troisième pour se départager. M. Victor Hugo demeurant à Guernesey et MM. Lacroix, Verboeckhoven et Cie demeurant à Bruxelles, il est convenu que les arbitres seraient choisis à Paris.(38)Fait double et de bonne foiGuernesey, 4 décembre 1861Victor Hugo
[p. 109] ML 5523/1 (1). Victor Hugo à MM. Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 4 décembre 1861 :
Hauteville-House - 4 décembre 1861 (39)Messieurs,Sur le désir que vous m'exprimez, je m'empresse de vous donner l'assurance que, dans le cas d'une contrefaçon à poursuivre, vous recevrez de moi toute l'aide que je pourrai vous apporter, au point de vue des législations locales et en ma qualité de propriétaire antérieur et définitif du livre Les Misérables. Il est entendu que je resterai en dehors des frais et dépenses que les procès et poursuites pourraient entraîner.Recevez, Messieurs, la nouvelle et cordiale expression de mes sentiments les plus affectueux et les plus distingués.Victor HugoJe pense, sans pourtant m'y engager, que je pourrai vous livrer le reste de l'ouvrage, au cas où il aurait quatre parties (ce que je ne puis encore décider), à peu près aux époques que voici :2e partie - vers le 25 (40) janvier.3e partie - vers le 20 février.4e partie - vers le 10 mars.Messieurs Lacroix, Verboeckhoven et Cie, éditeurs - à Bruxelles
Cet article est originellement paru dans Histoires littéraires n°1-2000, aujourd'hui épuisé, pp. 97-109. Il est reproduit ici dans son intégralité.
La numérotation des notes (en continu) seule diffère du texte original imprimé. Afin de permettre des citations précises, les numéros de page de l'édition papier sont intégrés au texte en rouge entre crochets, à l'endroit où intervient le changement de page.





1. Charles-Marie-Joseph-Ghislain de Brouckère (1796-1860), économiste et homme politique, très engagé dans la Révolution belge en 1830. D'après Pierre Larousse, ce libéral " donna aux réfugiés français, après le coup d'État du 2 décembre, des marques de sympathie qui furent estimées trop grandes et trop vives au delà de la frontière " (Grand Dictionnaire universel).
2. Propos qui s'éclaire singulièrement par le Journal d'Adèle Hugo (t. III, 1854, éd. Frances Vernor Guille, Lettres modernes, Minard, 1984). Le 25 octobre 1854, la fille du poète rapporte une conversation où, contre l'avis de Charles qui défend le droit du peuple belge à disposer de lui-même, leur père considère la Belgique comme une province française, qui doit retourner dans le giron de la grande nation - comme celle-ci doit se fondre dans l'Europe, et dans la République universelle. Intéressantes contradictions entre nationalisme et universalisme post-révolutionnaires.
3. Lettre donnée avec quelques variantes - ou erreurs - dans l'édition Massin des Œuvres complètes, Club français du Livre, T. VIII, pp. 1024-1025. En fait, M. de Brouckère est allé voir Hugo pour lui signifier courtoisement que, s'il publiait Napoléon-le-Petit, il rendrait service à la Belgique en la quittant (voir le document qui suit). Le livre paraît le 5 août 1852, jour de l'arrivée du poète à Jersey.
4 . Raturé sur le manuscrit, comme les deux passages entre crochets qui suivent.
5. Henri Samuel, républicain, imprimeur-éditeur belge des Châtiments et des Discours de l'exil. Il fonda la Société typographique franco-belge pour l'occasion et témoigna à Hugo une fidélité idéale. Voir Bernard Leuilliot, Victor Hugo publie " Les Misérables ", Klincksieck, 1970, p. 21. Sur les rapports Hugo-Retzel-Samuel, voir la correspondance publiée autour de Châtiments, Massin VIII, dossier biographique, et surtout la correspondance Hugo-Hetzel publiée par Sheila Gaudon, qui comporte cette lettre (pp. 471-472), et un substantiel portrait d'Henri Samuel dans l'introduction (Correspondance entre Victor Hugo et Pierre-Jules Hetzel, 1852-1853, t. I, Klincksieck, 1979).
6. Le prénom fait office de nom, par crainte certainement de la surveillance policière sur le courrier de l'éditeur.
7 . Il s'agit du discours prononcé en débarquant à Jersey, le 5 août 1852, et repris dans Actes et Paroles II, pendant l'exil (OC Bouquins-Laffont, volume " Politique ", pp. 422-425).
8 . En réalité Bruxelles. Il s'agit de la publication des Discours de l'exil et de l'établissement du sommaire (ils prendront place, en 1875, chez Michel Lévy, dans Actes et Paroles). La première publication compte d'ailleurs dix discours et non sept, avec quelques modifications de titres par rapport à cette lettre. À cette date, Hugo est en train de corriger les épreuves de ses Discours et écrit donc dans l'urgence.
9 . Zeno Swietoslawski, imprimeur polonais installé à Jersey. Il devait imprimer Châtiments mais, devant ses exigences, Hugo " rompt définitivement " avec lui le 26 mai 1853 (lettre à Hetzel, Massin VIII p. 1066). Zeno a pourtant bien dû donner son accord pour que l'adresse de son imprimerie figure sur l'édition des Discours à la place de celle de Samuel à Bruxelles : imprimerie universelle, Saint-Hélier, Dorset Street 19.
10 . Du fond du coeur. Formule fréquente chez Hugo, parfois abrégée en ex imo.
11. Élisabeth Bourson, amie d'origine française d'Hugo, l'une des premières personnes à qui il envoie les premières pages des Misérables, femme de Philippe Bourson, rédacteur en chef du Moniteur et historien (voir Bernard Leuilliot, op. cit., passim).
12 . Raturé.
13. Désiré Bancel, proscrit républicain et libre penseur. Voir l'ouvrage cité de Bernard Leuilliot, p. 185.
14. Hugo a prononcé trois discours à l'occasion de l'anniversaire de la révolution polonaise, les 29 novembre 1852, 1853 et 1854. Le 31 octobre 1855, il quitte Jersey. Par ailleurs, la mention faite au verso de Châtiments et de Discours de l'exil prouve que la lettre est postérieure à leur première publication : Châtiments le 21 novembre 1853 et Discours de l'exil en 1854. Cette lettre ne peut donc dater que de 1854. Massin (t. IX, p.1085) reprend une autre lettre de Hugo à Samuel, le 27 décembre 1854, qui semble être la suite directe de celle-ci : il lui envoie " encore quelques lignes " pour La Nation et envisage de publier une deuxième série de Discours, intitulés cette fois Discours et Actes de l'exil. On se rapproche du titre définitif.
15 . Journal démocrate, qui a pris position depuis Bruxelles contre Napoléon III.
16 . Nom d'un commerçant de Guernesey, qui sera mentionné à plusieurs reprises sur les agendas personnels de Hugo pour des achats divers - brosses à dents, souliers... - et qui devait faire venir des marchandises de Bruxelles, d'après cette formule sybilline : solution plus discrète qu'un colis postal personnel, d'autant que la quantité de livres demandée est importante. Il faut faire l'hypothèse que, Jersey étant sur le chemin de Guernesey, les marchandises pouvaient transiter par Saint-Hélier.
17 . Voir la note 10. D'après B. Leuilliot, cette formule finale et le type de rapport impliqué par cette lettre entre Hugo et les proscrits tendraient à la dater de la période de Jersey.
18. Lettre de remerciement pour l'envoi des Légendes flamandes, parues en 1857 (datées de 1858) chez Hetzel à Paris et Méline à Bruxelles, avec douze eaux-fortes et une préface d'un vieil ami de Hugo, Émile Deschanel. Aucun ouvrage de Charles de Coster, ni d'ailleurs de Georges Rodenbach, ne figure sur l'inventaire de la bibliothèque du poète à Hauteville-House. En revanche, il a gardé Nos Flamands et le Salon de Paris de 1870 de Camille Lemonnier : présence ou absence dont il est difficile de tirer quelque conclusion que ce soit (inventaire de Madame Écalle, publié en appendice par J.-B. Barrère, Victor Hugo à l'oeuvre, le poète en exil et en voyage, Klincksieck, 1965).
19 . Ancien compagnon de proscription à Bruxelles, collaborateur fidèle pour les corrections d'épreuves, entre autres de la Légende des siècles.
20 . Signature non identifiée.
21 . Lettre donnée à l'Académie royale de Langue et Littérature française par H. Carton de Wiart (avocat et écrivain belge, auteur de La Cité ardente et de Souvenirs littéraires) et déposée au Musée de la Littérature. Le destinataire est professeur à l'Athénée Royal, établissement secondaire d'Ypres.
22 . Compagnon de proscription et d'exil à Jersey et Guernesey, admirateur inconditionnel du poète, il est contraint de rentrer à Paris fin 1861 pour trouver du travail - ce sera à la Librairie internationale. Il sert d'informateur lors de la rédaction des Misérables en envoyant à Hugo des renseignements détaillés sur telle maison, telle rue parisienne, ou sur le vautour à œil tricolore du Jardin des Plantes. Bernard Leuilliot lui consacre une notice (op. cit., pp. 399 et suiv.).
23. Le roman fut publié le 12 mars 1866 chez Lacroix et Verboeckhoven. Dans sa correspondance du printemps suivant, Hugo s'inquiète et accuse la Librairie internationale, à Paris, d'avoir mis quelque négligence dans les envois à la presse et aux amis. C'est pourtant Théophile Guérin qui en est chargé (Massin, XIII, p. 775 et suiv.).
24. Cette lettre - évidemment une minute - figure dans l'édition Massin des Œuvres complètes, T. XIV, pp. 1246-1247. Directeur de grands journaux parisiens, Millaud avait proposé à Hugo de publier Les Travailleurs de la mer en feuilleton dans Le Soleil en février 1866. L'auteur avait préféré la publication en volume. Après quoi Lacroix, sans consulter Hugo, vendit à Millaud le droit de republier le roman dans son journal...
25 . Albert Millaud.
26 . Ce projet n'aboutira pas. L'idée vient de Paul Meurice : une Encyclopédie du XIXème siècle collective ; Millaud aurait préféré un ouvrage de Hugo seul. Voir la lettre à Paul Meurice du 5 août, Massin XIV, p.1246.
27. Somme absolument exorbitante, surtout si on la rapporte au prix de la page de préface.
28 . La première édition, chez Lacroix à Bruxelles et à Paris, date de 1867 ; elle fut suivie d'un retirage en 1868. Elle est illustrée par de Groux, Rops, etc.
29 . Recueil de poésies publié à Paris chez Lemerre (achevé d'imprimer du 15 juin 1879).
30 . Cette phrase et la suite permettent de dater la lettre de 1847. Juliette découvre, en la copiant, l'intrigue du roman qui deviendra Les Misérables. Il s'agit donc de la version d'avant l'exil, Les Misères, de 1845-1848. La partie sur le couvent du Petit-Picpus date de l'été 1847 (voir Le Manuscrit des " Misérables ", R. Journet et G. Robert, Les Belles-Lettres, 1963) et la copie de Juliette de l'hiver suivant. Signalons en outre que l'orthographe et la conjugaison de l'auteur de cette lettre ont été respectées.
31 . Notation fort intéressante ; un chapitre des Misérables s'intitulera " Buvard, bavard " : c'est celui où Jean Valjean déchiffre involontairement, grâce à un miroir, une lettre reproduite à l'envers sur un buvard, lettre qui ne lui est rien moins que destinée puisqu'il s'agit d'un billet de Cosette à Marius. Jean Valjean découvre qu'il a perdu Cosette, c'est-à-dire découvre sa propre perte ; mais cette découverte va lui permettre de sauver Marius de la mort et Cosette du désespoir. Le buvard joue donc un rôle dramatique et symbolique essentiel à la fin du roman. Il existe une première version de ce chapitre datée du 21 février 1848, ce qui peut laisser penser que les jeux autour du buvard, entre Victor et Juliette, sont venus s'inscrire de manière dramatique dans le roman.
32 . Albert Lacroix a fait le voyage de Guernesey pour parachever la négociation d'acquisition des Misérables. C'est ce même jour que le contrat est signé avec les éditeurs belges pour la somme de 240 000 francs " et 60 000 fr. éventuels ". Voir B. Leuilliot, op. cit., p. 106, et le texte du traité principal pp. 391-394. La première partie du roman paraîtra le 30 mars 1862 à Bruxelles, et le 3 avril à Paris, chez Pagnerre (impr. Claye) ; l'ensemble en dix volumes in-8°, à Paris comme à Bruxelles.
33 . Il s'agit encore une fois d'une minute ; la lettre recopiée et envoyée n'a pas été retrouvée.
34 . C'est la lettre précédente.
35. Au bas de cette réponse, Lacroix recopie la proposition de Victor Hugo avec une seule modification : le cas " où ce livre serait interdit sur le marché français et frappé d'une amende " devient le cas " où ce livre serait interdit sur le marché français ou frappé d'une amende " (souligné par Lacroix).
36 . Lacroix est arrivé à Guernesey la 2 décembre avec un premier paiement de 125 000 francs, et repartira avec la première partie du manuscrit du roman.
37 . Il en aura cinq, après beaucoup d'hésitations.
38. Bernard Leuilliot a publié la lettre à Lacroix du 10 novembre 1861, où l'on peut lire : " Pour la division en quatre parties dont le désir m'a été exprimé par vous, il y a plus d'une difficulté... (La troisième partie, vous le savez, ne doit être livrée qu'après le deuxième paiement. Il y aurait lieu, je crois, à une annexe au traité...) Vous vous rappelez que nous avons oublié d'inscrire dans le traité le règlement des difficultés par arbitres dont nous étions convenus. il est toujours bon de terminer les petits malentendus qu'on peut avoir en famille et entre soi. L'arbitrage est excellent pour cela " (p. 111).
39 . Un pâté rend le dernier chiffre illisible, mais le contenu de la lettre permet de la dater de 1861, donc du même jour que la lettre précédente, quoique la plume utilisée soit plus fine et l'écriture moins serrée que sur celle-ci.
40. Ou le 15...