Quasi simultanément, fin mars-début avril 1862, sortait à Bruxelles et à Paris la première partie (Fantine) de l'édition originale des Misérables. Le succès de l'œuvre, qui fut tout aussi immédiat que prodigieux, eut comme conséquence de propulser en quelques jours la maison Lacroix, Verboeckhoven et Cie au firmament des éditeurs. La réussite de cette opération qui allait laisser pantois les professionnels parisiens du livre était due à un jeune éditeur belge dont les qualités - audace, pragmatisme, esprit d'entreprise - avaient décidé Hugo à lui confier le sort de son roman.

En juin 1862, Albert Lacroix et son principal associé Hippolyte Verboeckhoven avaient terminé l'impression des Misérables. Imaginatif et entreprenant, Lacroix ne s'abandonna cependant pas à l'exaltation qui l'avait gagné au moment de la sortie des presses des derniers volumes, quand son associé et lui se livraient à des élans épistolaires envers celui qu'ils considéraient désormais comme " leur " auteur : Victor Hugo. Ayant repris son sang-froid, il entreprit d'asseoir sa notoriété nouvelle : quel meilleur moyen pour cela que d'innover en matière de publicité ? Ses confrères étaient, en l'espèce, particulièrement frileux et se contentaient le plus souvent de jouer sur la notoriété des écrivains qu'ils publiaient. Lacroix, lui, estimait que, quelle que soit cette notoriété, il convenait de multiplier les initiatives pour maintenir une œuvre sous les feux de l'actualité. Quelques années plus tard, un proche écrivait à Edgar Quinet à propos de l'édition de La Création parue chez Lacroix :

Monsieur Lacroix est jeune et superbe, fort convaincu de son habileté et non moins convaincu de la niaiserie du public. Ce qui vient qu'un livre se vend, ce n'est pas du tout, suivant lui, le mérite (de l'auteur), c'est le savoir-faire de l'éditeur. Il concède seulement, à la rigueur, que le nom de l'auteur peut avoir une certaine vertu. Et en quoi consiste le mérite de l'éditeur ? À connaître le public, à bien juger de ses préoccupations, de ses goûts, et des courants auxquels il obéit […].

En organisant un banquet en l'honneur de Victor Hugo, Lacroix, d'une certaine manière, innovait : il faisait du neuf avec du vieux en ressuscitant un genre tombé quelque peu en désuétude depuis les grands banquets démocratiques des années 1840 ; par ailleurs, les banquets maçonniques avaient gardé leur vogue, et Lacroix était maçon. L'éditeur avait en tout cas un triple objectif en organisant ce banquet : rendre un hommage public, éclatant, à Hugo et à son œuvre ; faire de l'événement une caisse de résonance pour la diffusion des idées de libre-pensée et de démocratisation de la société ; associer sa maison d'édition au héros du jour et au succès de son livre.