


Dans le cadre d'un travail de recherche sur la petite presse bruxelloise des années 1860 (1), nous avons été amené à nous intéresser à un curieux personnage, Alphonse du Camp. A l'époque, ce jeune provincial collaborait à une feuille littéraire, Le Béotien, publiée dans la capitale, et fréquentait la dizaine de rédacteurs qualifiés plus tard par Camille Lemonnier, qui faisait partie de leur groupe, de passants de la littérature (2). Le jeune provincial que nous évoquons, s'il n'a guère, comme ses compagnons de route, laissé de nom dans la littérature, a néanmoins marqué, tout modestement que ce fut, l'histoire de la chanson française. En effet, du Camp n'est autre que Camille Soubise, l'auteur des paroles de la célèbre Chanson des blés d'or (3).
Qui donc était ce jeune Belge qui évolua plus tard dans la société parisienne et avait gommé ses années de jeunesse de son existence ? Pourquoi, durant les années 1860-1870, montra-t-il, comme nous le verrons, un tel acharnement à cacher son identité réelle ? Il semble que ce n'est pas seulement à la volonté d'échapper aux conséquences d'actes délictueux auxquels il se serait livré qu'était due cette frénésie de noms d'emprunt. On ne peut que s'interroger sur les ressorts cachés qui animèrent un homme prenant un tel plaisir à mystifier ses contemporains comme les autorités de police françaises et belges.
Aujourd'hui, même si l'enquête à laquelle nous nous sommes livré laisse encore subsister bien des zones d'ombre, elle permet de retracer dans ses grandes lignes l'itinéraire de cet oublié de l'histoire littéraire. Alphonse Vanden Camp naquit à Bruxelles le 17 juin 1833 (4). L'on n'est guère renseigné sur ses années de jeunesse ; il semble les avoir passées dans une petite localité du Brabant wallon, Perwez. Entre 1850 et 1852, très jeune donc, il rejoint une élite intellectuelle qui se passionne pour les idées du philosophe Fourier. Ces sympathisants belges créent à travers le pays un réseau de correspondance dans lequel on a la surprise de le retrouver en qualité de correspondant pour Perwez. A la même époque, le 31 octobre 1852, se crée dans une petite ville voisine, Jodoigne, une feuille qui se veut résolument progressiste. Ce Messager de Jodoigne [p.55] veut marcher " dans le chemin du progrès " et, de manière emphatique, déclare qu'il a " le front baigné des lueurs de l'avenir " et " l'oreille tendue vers le bruit sourd qu'on entend monter de tous les coins du globe ". Hostile au clergé, à la noblesse, favorable à l'amélioration des " classes laborieuses ", ce journal avait pour rédacteur en chef Alphonse Vanden Camp, dont la personnalité devait être déjà bien affirmée : diriger une feuille de combat, à moins de vingt ans, dans une campagne arriérée ne pouvait que lui attirer haines et inimitiés.
De 1853 à 1855, le jeune journaliste s'oriente vers la littérature et envoie de nombreux textes à un journal d'étudiants publié à Bruxelles, Le Crocodile : créé et animé par des étudiants de l'Université de cette ville, il attaque avec virulence Napoléon III et son régime (5). Ce sont essentiellement des fables et des poésies présentant de frappantes analogies avec celles du fabuliste Lachambeaudie qu'envoie Vanden Camp aux rédacteurs du Crocodile. Analogies sans doute dues à l'admiration pour Lachambeaudie, lequel, proscrit du 2 décembre, s'était vu ouvrir les colonnes du Crocodile. C'est toutefois un texte polémique, publié le 23 octobre 1853 sous le titre anodin de Correspondance de Perwez, qui constitue la première collaboration de Vanden Camp au journal bruxellois. Sous le pseudonyme d'Athanase Boufa, il fustige les " indigènes de Perwez " qui considèrent " comme superflue " la liberté de la presse. Le 2 mars 1856 sortait à Gembloux, ville également proche de Perwez, le premier numéro d'une feuille au titre éloquent : Le Libre Penseur (6). Vanden Camp s'en affirme le rédacteur en chef et déclare vouloir préparer les esprits à des " temps meilleurs " : ses amis et lui estimant que les " luttes du forum " leur restant encore fermées, il convenait d'entreprendre sans tarder l'éducation " tant morale que sociale " du paysan, afin de pouvoir l'affranchir " de sa misère, de ses terreurs, de sa superstition ".
Malgré ces débuts prometteurs dans une presse engagée, le jeune polémiste est toujours taraudé par l'ambition littéraire : en 1856-1857, toujours de Perwez, il envoie poésies et articles à la plus prestigieuse revue littéraire belge : Uylenspiegel (7), qui est publiée à Bruxelles . Dans le même temps, il collabore à deux journaux avancés bruxellois, Le Prolétaire du communiste Nicolas Coulon et Le Drapeau du démocrate Louis Labarre. Il développe dans Le Prolétaire ses idées égalitaires sous la forme d'un dialogue entre deux ouvriers dont l'un n'aura de cesse de persuader l'autre de l'iniquité du système social qu'on leur [p.58] impose.
En 1859, on retrouve Vanden Camp rédacteur d'un journal progressiste : Le Courrier de Charleroi, qui est publié dans la métropole industrielle du Hainaut (8). À la même époque, il est impliqué dans une affaire de faux sur laquelle on manque de détails. D'abord acquitté en première instance, il se retrouve en appel, car le ministère public n'a pas admis sa mise hors de cause ; il est condamné, mais cet arrêt semble avoir été cassé par la suite. En décembre 1860, c'est à un journal bruxellois, L'Observateur, qu'il collabore sous forme d'un feuilleton : Le Mandarin. Puis, au début des années 1860, c'est au Béotien évoqué précédemment qu'il réserve la primeur de ses travaux littéraires (9). En 1861, sans doute grâce à l'amitié de Camille Lemonnier, il publie des poèmes dans un curieux journal dirigé par ce dernier. Créé pour promouvoir le commerce du vin en Belgique, cet hebdomadaire, Le Marquis d'Agos, avait pour bailleur de fonds un négociant ami des arts et des lettres qui en avait confié la direction au futur " maréchal des lettres belges ".
On imagine que ces collaborations littéraires ne devaient guère nourrir leur homme. Aussi les difficultés dans lesquelles se débattait Vanden Camp allaient le pousser à devenir en 1864-1865 courtier en librairie. Mais ce négoce, qu'il pratique à Bruxelles, ne semble pas lui avoir apporté fût-ce une modeste aisance. C'est sans doute ce qui le pousse à s'expatrier (10) et à gagner Paris, espérant y trouver, comme tant d'autres, gloire et fortune. Par recoupements, on peut situer ce départ à la fin de 1866 ou début de 1867, année de l'Exposition universelle de Paris, vitrine d'un régime qui jetait là ses ultimes feux.
De quoi Vanden Camp alias du Camp, son pseudonyme habituel, vivait-il en ce second Empire finissant ? Il semble s'être compromis dans des affaires douteuses : plus tard, durant les années 1870, les services de police de Bruxelles signaleront sa condamnation à cinq ans de prison prononcée par la Sixième Chambre du tribunal correctionnel de Paris (11). Quoiqu'il en soit, Vanden Camp s'efforçait de gagner sa vie en proposant aux éditeurs de musique des textes de chansons populaires. C'est à cette époque (1867-1870) qu'il prend un nouveau pseudonyme, Camille Soubise, pour éviter d'être confondu avec Maxime du Camp, dont la notoriété était déjà grande à l'époque, et qui aurait sans doute pris ombrage de voir ce nouveau venu se servir de son patronyme.
C'est vraisemblablement durant ces dernières années du second Empire que Vanden Camp écrivit, en collaboration avec un certain Lemaître, les paroles de La Chanson des blés d'or, qui allait prendre place parmi les grands classiques du genre (12). Mais les événements se précipitent et la guerre de 1870 surprend [p. 59] notre chansonnier-poète à Paris. Il est très probable qu'il ne quitta pas la capitale durant le Siège. Le fait qu'en avril 1871, sous la Commune, il ait été membre du Comité central de la Garde nationale pourrait suggérer un passé militant sous le premier siège. Il fut en effet un des signataires de la fameuse " affiche rouge " placardée sur les murs de Paris le 5 avril 1871. On le verra aussi signer, en sa qualité de membre du Comité central, un décret d'organisation des bataillons et légions fédérées, ainsi qu'un ordre au général fédéré Bergeret d'occuper avec un de ses bataillons les portes de Saint-Cloud, Auteuil et Passy. Sous le nom de du Camp, et en se faisant sans doute passer pour Français, il occupa les fonctions de membre du Conseil de la XVIIe légion fédérée et de secrétaire de la Commission municipale du XVIIe arrondissement. Enfin, il fut co-signataire d'une des dernières affiches du Comité central.
On est confondu devant ces responsabilités importantes données à un homme établi depuis peu à Paris, mais c'est le propre des révolutions de laisser surgir du néant de puissantes individualités auxquelles on ne demande guère de références, seulement une attitude conforme aux aspirations du moment. Toutefois, dans le cas présent, les révolutionnaires qui avaient en charge la gestion de la mairie du XVIIe arrondissement se rendirent très vite compte de la légèreté dont ils avaient fait preuve en permettant à un personnage au passé trouble de gérer des fonds de la collectivité. En effet, du Camp ne put justifier l'emploi d'une somme de quatre mille francs qui lui avait été confiée. Le 13 avril, il était arrêté et conduit à la Préfecture de Police, qui était toujours sous le contrôle des insurgés. Mais l'homme n'était pas sans ressort : il parvint à se disculper et fut rapidement relâché (13).
Cette affaire fut néanmoins évoquée à nouveau à la mi-mai 1871(14) , toujours sous la Commune, par André Léo dans son journal La Sociale. Cette militante féministe insistait " sur l'urgence d'une enquête à faire à l'égard de tous les agents de la Commune " et donnait son témoignage :
au commencement du siège, elle reçut une demande d'argent accompagnée d'une pièce de vers, le tout signé A. Du Camp. Elle donna ; M. du Camp vint la voir ; il lui déclara d'abord sa profonde indifférence en matière politique, et lui raconta sa vie, qui lui parut être celle d'un bohème dépourvu d'énergie et de conviction ; cependant, pleine de pitié, elle essaya de lui procurer du travail et lui écrivit d'aller voir un de ses amis qui avait promis de s'occuper de lui. Naturellement, M. du Camp n'y alla pas et ne répondit pas.
Et André Léo d'ajouter : [p.60]
Quelle ne fut pas ma surprise de voir plus tard le nom de cet homme parmi ceux qui se faisaient les initiateurs et les guides de la révolution populaire ! Aujourd'hui [le 15 mai 1871], M. du Camp est inculpé de détournements de fonds municipaux, par suite d'une gestion où lui et les siens s'étaient imposés !
Mais des accusations plus graves allaient être portées contre Vanden Camp : le 21 mai 1871, le journal Paris libre, qui publiait chaque jour un Pilori des mouchards, le faisait entrer dans cette série (15) . Est-ce à ce propos et pour répondre par anticipation à cette accusation que, la veille, le journal parisien L'Estafette informait ses lecteurs qu'un " accident de mise en page, arrivé a la dernière heure, nous force de remettre jusqu'à demain la publication d'une lettre du citoyen A. Du Camp, membre du Comité Central " ? Mais dans les trois numéros suivants, qui furent les derniers, il ne fut plus question de Vanden Camp alias du Camp.
On peut donc supposer que cette lettre de Vanden Camp était une tentative de justification d'un homme aux abois face à des accusations de plus en plus précises. Mais, le 28 mai, la chute de la Commune était consommée : le voilà sauvé. En revanche, un autre danger le guettait : les Versaillais. Si des unités de l'armée régulière se saisissaient de cet ancien membre du Comité central, elles ne s'embarrasseraient guère de procédures légales et n'auraient cure de vérifier le bien-fondé de la version qu'il n'aurait manqué de mettre en avant : un double jeu au service des forces de l'Ordre.
Risquant d'être fusillé au détour d'une rue, dans une cour de caserne, Vanden Camp parvint, on ne sait comment, à échapper à la traque menée à grande échelle par l'armée versaillaise après les derniers combats. Après les exécutions sommaires des dossiers à charge furent instruits par des Conseils de guerre. Dans le cas de l'ancien membre du Comité central, ce fut le Sixième Conseil qui instruisit l'affaire : le verdict, prononcé par contumace, tomba le 23 avril 1873 : déportation dans une enceinte fortifiée. Condamnation de pure forme, car Vanden Camp restait introuvable, mais, coup de théâtre, peu de temps après, en mai de la même année, le fugitif était arrêté. Se livra-t-il ou fut-il repéré par les services de police français, on ne sait. La suite est encore plus curieuse, car son affaire fut rejugée avec une célérité peu commune : le 23 mai 1873, il comparaissait devant les juges du Quatrième Conseil de guerre, lesquels allaient prononcer un ahurissant verdict d'acquittement.
Cette mansuétude apparaît surprenante en un temps qui n'était guère à la clémence. Comment l'expliquer ? L'hypothèse la plus vraisemblable est que Vanden Camp parvint à persuader ses juges qu'il avait été un agent au service du gouvernement de Versailles resté à Paris pour fournir des éléments sur les projets des insurgés. Quoiqu'il en soit, même relaxé, Vanden Camp avait senti le vent du boulet. Il s'empressa de regagner son pays natal où, toujours [p.61] impécunieux - ce fut chez lui une constante -, il se lança à Bruxelles dans le petit journalisme (16).
Il allait à nouveau recourir à des noms d'emprunt tant pour la signature de ses articles que dans la vie courante. La raison en est sans doute qu'il craignait de se voir contraint de purger le reliquat de peines d'emprisonnement encourues à Bruxelles durant les années 1860 (17). La vigilance des services de police bruxellois fit toutefois échouer la manœuvre : il fut une nouvelle fois condamné par le tribunal correctionnel de Bruxelles, le 8 décembre 1874, à trois mois de prison et cent francs d'amende pour port public de faux nom. Cette condamnation intervint par défaut, mais, le 19 janvier 1875, il fut appréhendé et contraint de séjourner trois mois à la prison des Petits-Carmes de Bruxelles. Lors de son arrestation, il tenta encore de donner le change en se présentant comme un homme de lettres du nom d'Abraham-Désiré Varet-Ducamp, natif de Paris où il prétendait avoir vu le jour le 16 mars 1838. Il se disait également époux d'une certaine Sidonie Luisse, âgée de vingt-cinq ans, originaire des environs de Nevers, qu'il déclarait avoir épousée à Paris le 11 juin 1870 (18). Il reconnaissait enfin avoir utilisé les noms d'Alphonse du Camp, de Jean Renaud et de Perceval (19).
En 1876, on présenta Vanden Camp comme le rédacteur en chef d'une feuille qui venait de se créer à Bruxelles : Le Figaro belge. Il y utilisa divers pseudonymes (20) et collabora également à la même époque à un journal dont le titre était emprunté aux feuilles frondeuses du XVIIème siècle : La Gazette de Hollande (21). Journal original, dérangeant, cette Gazette était dirigée par un personnage tout aussi hors normes que Vanden Camp, et tout aussi méconnu, Glaser de Willebrord (22). Ce correspondant bruxellois de Karl Marx, lié avec le leader socialiste belge César de Paepe, ne le cédait en rien à Vanden Camp sur le plan des opérations douteuses : il est significatif que les chemins des deux hommes se soient croisés.
Les activités journalistiques de Vanden Camp à Bruxelles ne lui apportèrent ni notoriété ni avantages matériels, et ce fut sans doute ce qui l'incita à rentrer à Paris en juin 1879 (23). Il y avait d'ailleurs gardé des contacts. Il se fixa [p.62] d'abord rue de Montreuil, puis, de 1883 à 1888, rue de Beaurepaire. En 1888, il résidait 3, rue Montera et, par la suite 9, boulevard de Picpus, où on le trouvait à la fin du siècle. Il assurait sa subsistance et celle de sa famille en composant le texte de nombreuses chansons populaires (24) mais se plaignait amèrement, dans ses contacts avec la Société des auteurs, compositeurs et éditeurs de musique, de son mauvais état de santé et des difficultés matérielles qui l'assaillaient (25) .
Toutefois, durant ces années 1880, malgré cette précarité d'existence et cet état de santé déficient qui minaient son énergie créatrice, Vanden Camp se souvenant de ses années de jeunesse où l'ambition le portait à rêver à la notoriété littéraire, allait réagir. Il est à supposer que le rôle de tâcheron d'une production populaire musicale à laquelle ses contemporains l'associaient devait singulièrement lui peser. On le vit donc publier quelques textes à connotation historique dans le goût de l'époque, qui ne semblent guère avoir attiré l'attention du public et des critiques (26). Plus ambitieux fut le lancement sous sa direction d'une revue littéraire et artistique, La Muse française, qui semble n'avoir eu que six numéros, parus de mai à octobre 1887 (27).
En 1892, ce fut en quelque sorte son testament littéraire que présenta Vanden Camp. Ce recueil de poésies, Les Lunes bleues, signé Camille Soubise, était divisé en trois parties : Floréal, Messidor, Brumaire. Parmi ceux auxquels étaient dédiés des pièces de vers, on trouve des noms connus, voire illustres : Aurélien Scholl, Émile Bergerat, Gabriel Vicaire, Léon Cladel, Camille Lemonnier, Anatole France, Mme Séverine, Jean Richepin, Paul Verlaine, Augusta Holmès, le peintre Édouard Detaille, ainsi que D. Bourgoin, ami de l'auteur, le baron Paul Ramon, les filles de Camille Soubise, Blanche et Camille, d'autres encore... La nature exacte des relations que Soubise entretenait avec ses dédicataires nous échappe. Ruse puérile pour faire croire à un public crédule qu'il les comptait parmi ses amis ou liens véritables noués durant une vie de bohème ? La question reste posée (28).
Durant ses dernières années, qui coïncident avec la fin du siècle, Alphonse Vanden Camp avait aux yeux de tous définitivement perdu son identité première. Seul subsistait ce Camille Soubise qui menait une existence bourgeoise. En 1897, c'est-à-dire fort tardivement, il régularisa la relation qui le liait à une certaine Marie Buisson, dont il légitima en même temps les enfants [p. 63] nés en 1871 et 1873 (29). Quand il mourut, en 1901, en son domicile parisien du 2, rue Victor-Chevreuil, ce fut tout naturellement le nom de Camille Soubise qui fut imprimé sur le faire-part de décès diffusé par Mme Veuve Soubise et ses enfants (30). L'ancien rédacteur du Libre Penseur de 1856 avait gardé ses convictions laïques intactes : elles furent respectées par ses proches. Aucun prêtre ne fut appelé à son chevet et ses obsèques furent civiles (31).
Ainsi disparut un personnage tout en contrastes, qui fut aussi l'auteur d'une des plus célèbres romances sur le thème de la perte de l'Alsace-Lorraine : C'est un oiseau qui vient de France. Gageons que les membres de la Ligue des patriotes, aile marchante de la Droite française, dans leur admiration pour cette prose nationaliste et revancharde, devaient tout ignorer de la personnalité anarchisante de celui que, sans doute, ils voyaient à leur image. Une fois de plus, dans ce genre de pirouette, Soubise mystifiait ses contemporains. Il pouvait quitter ce monde sans regrets.
Cet article est originellement paru dans Histoires littéraires n°1-2000, aujourd'hui épuisé, pp. 54-63. Il est reproduit ici dans son intégralité, à l'exception de l'iconographie inédite (pp. 56 et 57).
La numérotation des notes (en continu) seule diffère du texte original imprimé. Afin de permettre des citations précises, les numéros de page de l'édition papier sont intégrés au texte en rouge entre crochets, à l'endroit où intervient le changement de page.




1. La Petite Presse bruxelloise des années 1860. Ses animateurs belges et français. Son cosmopolitisme (à paraître).
2 . Camille Lemonnier, Une vie d'écrivain, Mes souvenirs, Bruxelles, s.d.
3. C'est une descendante d'Alphonse Vanden Camp alias du Camp, Mme Denise Van de Woestyne-Porteau, de Bruxelles, qui nous a appris que ce dernier ne faisait qu'un avec Camille Soubise, ce qui nous a permis d'orienter nos recherches dans de nouvelles directions. Nous l'en remercions très vivement.
4 . Enfant naturel, il avait comme mère Adolphine-Josèphe Raynaud, originaire de Perwez. Le 4 octobre 1840, il fut légitimé par mariage d'Adolphine Raynaud avec Jean-Baptiste Vanden Camp, candidat en sciences, né à Bruxelles en 1806. Les époux étaient de famille bourgeoise, leurs pères respectifs étant en effet tous deux médecins.
5 . Ce qui amènera des complications diplomatiques avec le gouvernement français de l'époque. Cf. Pierre Van den Dungen," L'Université libre de Bruxelles au temps des Crocodiles" dans Rops - De Coster. Une jeunesse à l'Université libre de Bruxelles. Bruxelles, Cahiers du Gram, s.d.
6. Cette publication était imprimée par un certain Charles Van Isschot que l'on retrouvera plus tard dans les rangs de la Commune avec ses fils. Par ailleurs, il semble que Le Libre Penseur succédait à un autre journal avancé, Le Penseur de l'Orneau, créé à Gembloux en 1854 par Auguste Maricq, personnage lui aussi dérangeant. Dans notre ouvrage La petite presse bruxelloise, nous évoquerons longuement tant Van Isschot que Maricq.
7. Cf. Francis Sartorius," Notes à propos de l'Uylenspiegel. Le Journal des ébats artistiques et littéraires (1856-1863)" dans Cahiers du Gram, op. cit.
8. Feuille également imprimée par Charles Van Isschot.
9 . Il est difficile de se faire une idée de la qualité littéraire des articles dans la mesure où aucun numéro du Béotien n'est conservé dans les dépôts publics…
10. Il y a peut-être aussi d'autres raisons à cela : il semble en effet avoir été condamné par défaut à cinq ans de prison en 1864, puis à six mois pour port public de faux nom. De plus, marié depuis peu, il divorce en 1867 ou 1868. Cette première épouse était une Brugeoise, Justine Ypermans. Pour plus de détails, voir notre étude : La Petite Presse bruxelloise, op. cit.
11. Cf. Archives de la ville de Bruxelles, Fonds de la Police, cartons Communards, carton 20, n°1503.
12. Deux versions existent sur la création de la Chanson des blés d'or : l'une la situe en 1867 dans les salons du Grand Concert parisien (localité non précisée) par Frédéric Doria, l'auteur de la musique ; l'autre la situe à Paris, à la Scala, sans indication d'année, avec Marius Richard comme chanteur. La Sacem ne possède aucune information sur l'année et le lieu de cette création.
13. Cf. Archives du ministère de la Guerre, Quatrième Conseil, n° 1042 ; les éléments proviennent toutefois du Commissaire du gouvernement près le Sixième Conseil de guerre. Rapport du 27 mars 1873 à charge du " nommé Alphonse Du Camp, rue Nollet, 112 ".
14. Sans doute le 15, mais ce n'est qu'une source indirecte qui reprend le témoignage d'André Léo dans La Sociale. Il s'agit de l'Histoire des journaux publiés à Paris pendant le Siècle et sous la Commune. 4 septembre 1870 au 28 mai 1871, Paris, 1871.
15. Où on l'accuse d'avoir été à la fin du Second Empire un indicateur de la police impériale. Évidemment, cette accusation vient fort tard.
16 . De 1873 à 1875, on ne possède que peu d'éléments sur les journaux bruxellois auxquels il aurait collaboré, comme sur les pseudonymes qu'il aurait utilisés. Signalons toutefois la création, le 12 juillet 1874, d'un hebdomadaire bruxellois quelque peu interlope, dont le rédacteur en chef, Louis de Perceval, n'était autre que Vanden Camp, lequel signait dans ce numéro, de son pseudonyme Camille Soubise, une poésie intitulée Comment naissent les roses.
17. Voir la note 10.
18 . Qui pourrait être en réalité cette Marie Buisson qu'il n'épousera pourtant qu'en 1897 ? Voir la note 1 de la page 63.
19 . Renaud, sans doute par référence au nom de sa mère, à l'orthographe proche. Quant à l'adoption du nom " de Perceval ", elle est plus curieuse dans la mesure où ce patronyme était celui d'un ancien parlementaire belge, réformateur social durant les années 1850, qui défraya la chronique pour faits de mœurs. Il dut démissionner et, durant les années 1860, se fit journaliste à Londres, collaborant à une feuille payée par les fonds secrets du gouvernement impérial français. Les articles publiés dans ce journal, Le Courrier international, inquiétaient, à la fin des années 1860, les hauts fonctionnaires du Ministère belge des Affaires étrangères.
20. Legrand, Duchamps, Descamps, Decamps...
21 . On trouvera des éléments intéressants sur cette feuille dans l'ouvrage de Jean-Jacques Lefrère, Georges Cavalier. Les mémoires de Pipe-en-Bois, Champ Vallon, 1992.
22. Sur Édouard Glaser, voir : Documents relatifs aux militants belges de l'Association internationale des travailleurs. Correspondance 1865-1872, édités par Daisy Eveline Devreese, Louvain-Bruxelles, 1986.
23 . Il profita des lois d'amnistie alors qu'il avait été relaxé des poursuites. Cet élément montrerait peut-être que son départ de France en 1873 était dû à une mesure d'expulsion et non à un libre choix de sa part. Peu après son retour, en 1880, il publiera des paroles de chansons liées à l'actualité du moment - Le retour du proscrit, À la santé de la République, Liberté, Égalité, Fraternité - dont deux sont évoquées par le regretté Robert Brécy dans son ouvrage La Chanson de la Commune.
24. À cet égard, citons la chansonnette Le Chêne, dédiée à Victor Hugo, qu'il signa Camille Soubise, et que l'on trouve dans une publication parisienne de 1878, La Chanson, Archives de la Chanson. Journal de la musique.
25 . Communication de Mme Antoinette Gobert, archiviste-bibliothécaire de la Sacem.
26 . Les spécialistes d'histoire littéraire de la fin du siècle dernier que nous avons interrogés ignoraient tout de Soubise et de son oeuvre. Des sondages que nous avons effectués dans la presse du temps se sont révélés infructueux : nulle allusion au personnage.
27 . La Muse française fut évoquée par au moins l'un de ses confrères, Le Décadent, lequel, lui consacrant quelques lignes, s'empressa de préciser que, chez Soubise, l'influence du Parnasse dominait et que La Muse française n'avait pas soupçonné l'existence d'une école moderne de littérature telle que l'École décadente. Cf. Le Décadent du 15-31 mai 1888 (communication de J.-J. Lefrère, que nous remercions).
28 . Si un lecteur de cet article avait connaissance d'un échange de correspondance entre Soubise et les personnalités citées, nous serions heureux d'en être avisé.
29 . Camille et Hermine-Blanche. Cette dernière semble avoir été élevée à Bruxelles par sa grand-mère, Adolphine Raynaud (Perwez, 1806-Bruxelles, 1894) et par sa tante Hermine Vanden Camp (Perwez, 1843-Bruxelles, 1928). Elle épousa à Anderlecht, le 4 août 1894, Alphonse Porteau, représentant de commerce, dont la descendance vit en Belgique. Quant à Camille, elle resta en France et, en qualité de " veuve Muller-Vanden Camp Soubise ", vendit ses droits sur la Chanson des blés d'or au début des années 1960 au docteur Jean Grunberg, d'Enghien-les-Bains. Elle décéda à Montmorency le 2 janvier 1963. Elle était veuve en premières noces de Félix-Alfred de Jay.
30 . Ce faire-part nous a été communiqué par la Sacem.
31 . D'abord inhumé au cimetière d'Ivry, le corps fut transporté la même année au Père-Lachaise. Sa tombe subsistait encore en 1981 (d'après l'ouvrage de Michel Dansel, Au Père-Lachaise. Son histoire, ses secrets, ses promenades) mais semble avoir disparu aujourd'hui.