

Conservées en vrac dans l'album-souvenir du banquet des Misérables détenu par la famille Lacroix, l'on trouve un certain nombre de photographies non identifiées, d'origine et de date inconnues. L'une d'elle présente des traits étranges. Le lecteur d'aujourd'hui y reconnaît sans peine un montage de trois documents distincts reproduits en superposition : le portrait photographique d'un inconnu, typique des portraits-cartes que l'époque produisait de manière industrielle ; un autographe soigneusement calligraphié, encore que difficile à déchiffrer du fait de sa reproduction ainsi miniaturisée ; une photographie évanescente d'un personnage néanmoins bien reconnaissable à sa barbe légendaire : Théophile Gautier. Commune aujourd'hui, cette technique du montage photographique l'était moins au XIXe siècle et ce curieux document pose plusieurs problèmes, la plupart destinés à demeurer sans solution. Cependant, même en l'absence de réponses, les questions suscitées par l'étude de cet objet ne sont pas sans intérêt, car elles peuvent amener à examiner quelques aspects obscurs de l'usage de la photographie. Le premier problème concerne la date de cette épreuve. Selon l'hypothèse retenue, la nature même du document change du tout au tout. Produit du vivant de Gautier, mort en 1872, le montage relèverait du témoignage d'admiration, encore qu'un peu compliqué et assez peu vraisemblable. Ultérieur, il faudrait le lire autrement. Or le message mis au premier plan, même difficilement lisible, ôte tout doute à ce sujet, bien qu'il laisse subsister d'agaçantes zones d'ombre. On peut y reconnaître le texte suivant :
[En-tête illisible]
L'esprit que tu désirais n'est pas en état de se manifester. Pourtant il le désire vivement et, moi qui ai sans cesse les regards jetés sur toi, je viens [de l'implorer ?] pour t'engager à marcher [suite de mots illisibles] dans le chemin sans le [quitter ?] [suite de mots illisibles] tous deux [suite de mots illisibles] [" permettre " ou " promettre "].
Ton [?] Gauthier [sic]
Il s'agit évidemment d'une " communication spirite ", comme on en connaît des milliers d'exemplaires produits dans les innombrables cercles organisés autour de médiums plus ou moins scrupuleux. Le spiritisme, version religieuse de la mode des tables tournantes et des appels aux esprits, apparue en France au printemps de 1853, avait trouvé en Hippolyte-Léon Rivail, dit Allan Kardec, son législateur et son prophète. Rationaliste et organisé, il avait fondé la Revue spirite en 1858 et la doctrine dans laquelle il s'était efforcé de mettre un peu d'ordre a connu les divers aléas d'une popularité à éclipses tout au long du XIXe siècle. Les sombres années d'après-guerre et d'après-Commune, au moment où Gautier meurt, connaissent un regain d'activité spirite. Mais la version kardécienne de la chose se trouve assez vite bousculée par une nouvelle génération de demi-croyants partagés entre spiritualisme traditionnel et scientisme alors en pleine efflorescence. Le spiritisme, naguère phénomène de salon, devient un objet de laboratoire et les médiums doivent subir l'assaut d'une machinerie sophistiquée destinée à tout enregistrer, à tout mesurer. Virage technologique où la photographie joue l'un des premiers rôles. Comme dans toutes les sciences de l'époque, l'appareil photographique représente l'observateur idéal, celui qui ne se laisse troubler ni par ses souvenirs ni par ses désirs et qui peut donc voir la réalité objective des phénomènes, ce qui s'appelle voir, sans se laisser parasiter par d'impondérables circonstances ou par un médium décidé à tromper les gogos, avec des méthodes que s'efforceront de démonter des Robert Houdin ou des Professeurs Dicksonn, purs illusionnistes . Le public un peu cultivé de l'époque ne demande qu'à croire à cette réalité des phénomènes que l'" objectif " bien nommé saisit pour lui au vol. La foi dans l'image photographique prend alors plusieurs formes, chacune source ou occasion d'illusions volontaires ou involontaires, selon que les opérateurs seront des " savants " enthousiastes et naïfs comme on les aime alors, des illuminés comme le siècle en regorge ou des escrocs agnostiques, pionniers injustement méconnus de la modernité et exploitants cyniques de la crédulité.

