Histoires littéraires : Commençons, si vous voulez bien, par un résumé de votre parcours, de votre carrière, c'est la chose la plus classique.

Claude Pichois : La chose la plus classique, oui, mais la carrière la moins classique. Ma famille était une famille de commerçants, et je devais la représenter en tant qu'aîné des enfants : il fallait pour cela entrer dans une grande école, et surtout en sortir. Et j'ai donc été obligé de faire les Hautes Études Commerciales.

 

 

 

 

 


 

Je suis entré onzième sur deux mille, ce qui n'est pas si mal. Si j'avais voulu vraiment entrer, je pense que j'aurais été premier ou deuxième ! Je m'y suis beaucoup ennuyé : deux ans de préparation, trois ans d'école, mais pendant ce temps-là, je travaillais aussi, je faisais du latin, du grec, et j'ai passé ma licence. Après, j'ai été engagé chez les Marianistes qui m'avaient élevé. Et j'ai conservé cinquante ans après des relations avec mes anciens élèves de Sainte-Marie-de-Monceau, d'excellentes relations ! L'un d'eux est poète : c'est Arnaud de Mareuil, qui a publié plusieurs recueils et qui est très à l'écart de toute la poésie qui se fait actuellement, j'entends celle de Bonnefoy, de Deguy et autres… Puis j'ai eu de la chance. Il faut toujours élever un petit autel au hasard. J'ai eu la chance de faire la connaissance de Jacques Crépet, dont vous avez la photographie derrière vous : le bureau que vous voyez devant lui est maintenant mon bureau, qui est dans l'autre pièce. J'ai longuement travaillé avec Crépet. Comme j'enseignais à cette époque-là, je venais chez lui le soir. Il n'aimait d'ailleurs pas du tout travailler l'après-midi, et j'arrivais vers neuf heures du soir. Il vivait un peu à la Proust, si vous voulez, et nous travaillions jusqu'à une heure du matin. Puis je rentrais chez moi et le lendemain matin, à huit heures, j'allais faire mes cours. Et un jour, dans cette situation… Nous étions sur le manuscrit de Pauvre Belgique !, le dernier manuscrit important de Baudelaire, qui avait été bloqué par l'Institut de France pour ne pas faire de peine à nos amis belges. Mais Crépet avait eu le droit de le publier dans les œuvres posthumes. Un jour, je conteste une de ses interprétations. Alors, il baisse un peu ses lunettes et me dit : " Pichois, qui est le chef de la collaboration ? " Aujourd'hui, je crois que j'ai eu raison de m'opposer à l'interprétation du texte qu'il donnait !

HL : Comment étiez-vous entré en contact avec Crépet ?

C.P. : Eh bien, je travaillais sur un écrivain qui reste trop peu connu, qui est un grand critique à mon avis, et plus intelligent que Sainte-Beuve quant aux littératures européennes : je pense à mon ami Philarète Chasles, dont tous les papiers m'ont été remis par sa famille et que j'ai donnés moi-même à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris. Alors, pour me documenter sur Chasles, j'allais voir Jean Bonnerot, j'allais voir Henri Martineau, qui me dit : il faut rencontrer Jacques Crépet, il a certainement des fiches parce que Chasles ne pouvait pas ignorer Baudelaire. En effet, Chasles n'a pas ignoré Baudelaire, et Baudelaire n'a pas ignoré Chasles… Je vais donc chez Jacques Crépet en 1950 et, au bout de quelques semaines, il me dit : " Écoutez, je commence à me faire vieux, est-ce que vous pourriez m'aider ? " Je lui ai dit : " Il n'y a pas de plus grand honneur que je puisse recevoir. " " Je tiens à vous dire que je ne vis pas richement. " Je lui ai répondu : " Mon cher maître, il n'est pas question de ça, mais si vous mettez mon nom, ce sera ma plus grande récompense. " C'est ainsi que j'ai travaillé pendant un an et demi avec Jacques Crépet et publié les tomes 2 et 3 des œuvres posthumes de Baudelaire imprimés par l'Imprimerie nationale, et le tome 6 de la correspondance de Baudelaire. C'est grâce à cette chance que m'a donnée Crépet que j'ai rencontré Jean Pommier. J'avais passé ma licence, mon diplôme d'études supérieures et je suis entré tout de suite dans l'enseignement supérieur sans avoir aucun autre titre.