Cette collection est depuis 1981 la propriété de l'Université Vanderbilt située dans la capitale du Tennessee, Nashville, connue sous le nom de Music City puisqu'elle est le centre de la Country Music. Nashville devrait être pourtant connue au même titre pour abriter cette collection qui contient nombre de livres rares et toutes sortes de documents, et qui voisine avec le W.T. Bandy Center for Baudelaire Studies et la collection Gilbert Sigaux.
C'est Pascal Pia lui-même (1903-1979) qui a pris la décision de céder sa bibliothèque à Vanderbilt. Il désirait ne pas disparaître en laissant sa veuve dans la gêne. D'autre part, il avait à Vanderbilt des amis, William T. Bandy, créateur du Centre Baudelaire, Raymond Poggenburg, Jean Leblon et le signataire de ces lignes.
J'ai rencontré bien des fois Pascal Pia depuis 1952 et plus souvent encore je lui ai écrit pour lui demander des avis, des souvenirs, des renseignements. Sa correspondance n'appartient pas à la collection Pascal Pia de Vanderbilt. Elle est en grande partie déposée à l'IMEC. D'autre part, la collection vanderbiltienne ne contient qu'une partie des érotiques qu'il avait rassemblés, répertoriés et en partie édités. Pour comprendre comment cette collection a été constituée, il faut remonter aux années qui suivent la Seconde Guerre mondiale.
Le matin, Pascal Pia et d'autres amateurs, comme Maurice Pierre Boyé, se retrouvaient rue de Provence chez le libraire Eppe, lequel achetait à l'Hôtel des ventes beaucoup de manettes pleines de livres qui ne pouvaient subir, comme l'on dit, le feu des enchères, parce que le prix atteint pour chaque unité n'aurait pas couvert les frais. Mais dans cette masse il y avait des pépites que les amateurs savaient repérer. C'est ainsi que s'est constituée une partie de la bibliothèque de Pascal Pia, dont les ressources ne lui permettaient pas d'autres acquisitions. Une autre partie a été composée par les livres qu'il recevait de ses amis et par ceux que les éditeurs et les auteurs adressaient au critique littéraire. À la fin de la saison des prix, il convoquait les soldeurs qui faisaient un peu de place dans sa bibliothèque dont les rayons allaient rapidement se regarnir.
La Collection Pascal Pia contient environ 20 000 titres de livres, de périodiques et d'ephemera, dont la plus grande partie est relative au XIXème siècle (surtout depuis 1850) et au XXème siècle. Tous les livres ont été recensés, mis en fiches ou plutôt sur ordinateur et peuvent être repérés sur l'internet (Vanderbilt) . Nombre d'entre eux manquent aux grandes bibliothèques françaises ou se trouvent à Vanderbilt dans un meilleur état.
Les revues complètes, incomplètes, parfois représentées par un seul exemplaire sont en cours de classement. On est étonné de voir sur les rayons les Feuillets d'art (1919-1920), La Muse française (de A.- P. Garnier et Maurice Allem), Les Marges, Le Divan, Vers et prose, les Cahiers des saisons, La Tour de feu, Signal (Paris et Bruxelles), la Revue des livres anciens dirigée par Pierre Louÿs et Louis Loviot, La Revue vivante (différente de la Revue des vivants dirigée par Henry de Jouvenel), Les Feuilles libres, à côté de Bizarre, des Cahiers du collège de Pataphysique et des Subsidia Pataphysica, plus étonné de découvrir Simoun (publié à Oran - n'oublions pas que Pascal Pia fut algérois d'adoption), un numéro spécial de La Revue théâtrale consacrée au théâtre turc (août 1904), un numéro spécial de Montparnasse (mars 1928) en hommage à Paul Husson qui en avait été le fondateur, et plusieurs livraisons de Siné Massacre dont un, en avril 1963, intitulé " Le Colonialisme ". Ce ne sont que quelques exemples.
Nos amis américains appellent " ephemera " des écrits le plus souvent difficiles à répertorier et qui attendent des spécialistes du catalogage : brochures, feuilles volantes, prospectus, publicités, tracts, etc. qui, généralement vont à la corbeille, mais qui peuvent contenir des révélations ou de simples signes de piste.
Les amateurs d'histoire littéraire, d'histoires littéraires et de petite histoire trouveront beaucoup d'éléments pour satisfaire leur curiosité et leur perversité dans les passages dont Pascal Pia a pris copie sur la dactylographie du Journal littéraire de Paul Léautaud. On s'aperçoit que l'adjectif littéraire est de trop. À partir du tome X, Pascal Pia a non seulement donné les noms des personnes citées qui étaient remplacés par des initiales (différentes pour la même personne, ainsi dans le cas de Valéry). Il a complété des membres de phrases qui avaient disparu sous le signalement de trois points. Il a soigneusement dactylographié des passages ou des paragraphes qui avaient été éliminés et dont la suppression rend douteuse la fidélité de ces nombreux volumes.
Chaque tome, à partir du numéro X (couvrant les mois d'octobre 1932 à janvier 1935 et imprimé en 1961) a droit à un dossier contenant une centaine de pages de rectifications et de compléments. Dans l'édition imprimée, on trouve parfois une ligne de points qui correspond à une page dactylographiée par Pia. Les passages éliminés qui sont réunis dans des dossiers, tome par tome, étaient naguère placés dans les exemplaires aux pages mises en question. D'autres notes accompagnaient de nombreux volumes d'autres auteurs, sans compter des remarques marginales allant de la correction de coquilles à des précisions de dates ou de faits. Toutes les notes volantes ont été regroupées dans des dossiers afin d'éviter qu'elles puissent être froissées ou même tenter des amateurs indiscrets. Voici deux exemples entre des centaines d'autres.
Pascal Pia avait dans sa bibliothèque (la collection conserve le volume) Le Procès inquisitorial de Gilles de Rais (Barbe-Bleue) avec un essai de réhabilitation par le Dr Ludovico Hernandez, publié dans la " Bibliothèque des curieux " en 1921. Voici sa note :
Ludovico Hernandez est un des pseudonymes qu'utilisèrent Fernand Fleuret et Louis Perceau pour leur collaboration à des éditions de la Bibliothèque des curieux. Ce pseudonyme s'inspire de leurs prénoms (Ludovico = LOUIS Perceau et Hernandez, FERNAND Fleuret). La préface est entièrement de Fleuret. La mention manuscrite de la page de garde : " Hommage de Ludovico Hernandez " [à qui ?] est de l'écriture de Fleuret, ainsi que la correction apportée page CI à une indication bibliographique.
Cette correction remplace Michelet par Lavisse dans le titre du livre de Petit-Dutaillis : Histoire de France de [...]. N'oublions pas que Perceau et Fleuret, qui avaient fréquenté l'Enfer, étaient des amis de Pia.
Pascal Pia avait acheté un exemplaire du livre d'Yvonne Davet, Autour des nourritures terrestres, et il y avait placé cette note :
On trouve le nom de Sam Quinchon, dédicataire de ce volume, dans le Journal littéraire de Léautaud. Quinchon était, après la Libération, un des hôtes habituels de Mme Florence Gould, chez qui l'on faisait bonne chère en ces temps de restrictions et de marché noir. M. Quinchon se souciait peut-être moins de littérature que de gastronomie. Son exemplaire de l'ouvrage de Mme Davet sur les Nourritures terrestres n'était pas coupé quand je l'ai acheté chez le bouquiniste du passage Jouffroy.
Livres, périodiques, " ephemera ", dossiers, constituent comme une encyclopédie de toutes ces décennies que Pascal Pia parcourait avec une inlassable curiosité, seul remède au désespoir qui faisait le fond de sa vie.
Cet article est originellement paru dans Histoires littéraires n°1-2000, aujourd'hui épuisé, pp. 156-159. Il est reproduit ici dans son intégralité.



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