Colette et sa fille
Quand les ayants droit deviennent éditeurs

 

Claude Pichois

 

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Pichois/Colette et sa fille

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Entretien Annie Le Brun

Morel/Ubu aux Gueules de Bois

Sigu/Bibliothèque Firestone

 

 

 

 

 

 

 

 


 

La correspondance croisée de Colette et de sa fille que vient de publier Anne de Jouvenel aux éditions Gallimard est la plus belle correspondance, avec les lettres à Marguerite Moreno, de cette grande épistolière que fut Colette. Outre sa beauté littéraire, elle complète ce que nous connaissions du caractère de Colette et elle nous oblige à réformer ce que l’on croyait savoir sur les relations de la mère et de la fille.
Ces relations ont été assombries par ce que Colette de Jouvenel – que, pour éviter des confusions, nous appellerons la « Petite Colette » – put dire, voiler ou simplement suggérer, de ses rapports avec sa mère. Tout au long de ces pages, on trouve une mère aimante et attentive, et une fille qui, même privée en partie de sa mère, notamment par les tâches de celle-ci, ne cessa de lui témoigner son affection. Colette a des réactions de mère normale : elle se plaint de ne pas recevoir de nouvelles, elle déplore les piètres résultats obtenus dans l’enseignement, elle s’élève contre les dépenses exagérées de la jeune fille et surtout contre la tabagie à laquelle elle s’abandonne. La lettre est fameuse depuis qu’elle a été exposée à la Bibliothèque nationale en 1973 : une longue lettre (pp. 154-155 [1928]) où Colette se montre en moraliste : « Ne te méfie pas du danger caractérisé, méfie-toi de l’habitude… C’est elle qui vous rend lâche et menteur. J’ai tant d’ambition pour toi, Chérie ! Non pas une ambition de situation mais une ambition de caractère. Tu me comprends ? Je ne peux plus fleurir que par toi. » Petite Colette cessa de fumer, mais, lorsque je la connus, elle fumait gaillardement.
Dans ces nombreuses lettres, on ne trouve rien que ce qu’une mère digne de ce nom devait écrire pour protéger son enfant, qui ne met pas en cause les avertissements qu’elle reçoit. D’où vient donc l’impression de ceux qui ont connu Petite Colette, que celle-ci établissait une distance entre sa mère et elle-même : presque l’impression qu’elle lui en voulait ? Rien dans cette correspondance ne permet de justifier une attitude de reproche. Considérons une année qui aurait pu être cruelle : 1935. Le 3 juillet, Petite Colette a vingt-deux ans. Le 3 avril, Colette a épousé Maurice Goudeket, avec qui elle vit depuis 1925 : simple régularisation qui facilitera le voyage aux États-Unis. Le 11 août, Petite Colette épouse le docteur Dausse, qu’elle connaît à peine et dont elle divorce un an plus tard, n’ayant ressenti qu’une horreur physique pour cet homme. Le 5 octobre, disparaît brusquement son père, Henry de Jouvenel. Cette année-là, plusieurs lettres de Petite Colette à sa mère manquent. Mais les deux qui subsistent et les lettres de Colette mère, qui fait de Goudeket le « beau-père » de la jeune femme, ne témoignent d’aucune difficulté. Et rien ensuite n’évoquera une hostilité de Petite Colette à l’égard de son « beau-père », qui avait reçu le surnom de Bassompiere (allusion expliquée p. 524). L’entente entre Petite Colette et Goudeket semble si bonne que celui-ci, lorsque sa « bru » est à New York, n’hésite pas à lui demander, le 27 octobre 1952 (p. 514), des informations au sujet d’une pièce à adapter. Pendant l’Occupation, étant en Corrèze, elle a envoyé du ravitaillement au Palais-Royal : « Ces œufs frais sont ravissants ! Écris-moi vite, parle-moi de toi. Maurice est ton vieil ami. Je t’embrasse et je t’aime » (p. 387). Ainsi, jusqu’à la mort de sa mère, Petite Colette ne manifeste aucune animosité envers Goudeket.