
Ephraïm Mikhaël : « Limplacable désir du Beau »
Les jeunes poètes furent nombreux, dans les années 1880, à travailler à la construction dun monde de mots, dimages, de rêves, que nous identifions aujourdhui au Symbolisme et dont nous commençons à percevoir toute la cohérence et toute lampleur. Grâce aux récentes éditions qui ont ramené lattention sur son uvre et révélé des textes inconnus ou peu connus, Ephraïm Mikhaël apparaît aujourdhui comme un maître. Le jugement de ses pairs, qui voyaient en lui le plus doué des poètes de sa génération, trouve la confirmation de sa validité dans la richesse de sa prosodie, la rigueur de ses récits, la complexité de son univers thématique. Un mélange très personnel dabsolue sincérité dans la quête de lIdéal et dironie sceptique sur cette quête confère à son style un ton unique, constitué à la fois délan et de retenue, et à sa poésie une somptuosité verbale contenue par une constante précision métrique. Tout ce qui pourrait apparaître comme tics dépoque se trouve chez lui ressaisi dans une expression où se marque une personnalité décidément singulière.
Son itinéraire aura été bref. Assez long cependant pour quil nous soit permis den percevoir les évolutions et den apprécier le progrès, depuis les premiers poèmes de sa jeunesse jusquaux dernières corrections dont il retouchait sans cesse des textes qui expriment, juste avant sa mort, une maturité littéraire en plein épanouissement.
Le jeune Georges Michel, comme beaucoup dautres de sa génération, sest sans doute découvert la vocation poétique à la lecture de Victor Hugo. Il y a puisé le goût de composer des vers et plus encore peut-être les moyens dun recours et dune protestation contre un présent refusé. Cest donc au nom des espérances quincarnait Hugo que le jeune poète des années 1880 veut lutter contre un siècle qui le presse de sabandonner à la décadence qui le mine :Sur le siècle qui meurt plane une âpre tempête.
Le vieux monde frémit comme un palais en feu ;
Et vers les astres dor levant en vain la tête,
Dans le grand ciel désert on ne sait plus voir Dieu.À lhorizon noir quon lui promet, Michel devenu Mikhaël oppose par la rime LEspoir quil remercie Hugo doffrir aux jeunes et peut, en sadressant à lui, lui confier : « Je viens me reposer à ton ombre, ô mon père. » Hugo peut donc bien être linépuisable réserve de modèles poétiques que chacun imite et chez qui lon apprend le métier du vers, il est plus encore pour Mikhaël celui qui incarne la résistance aux compromissions qui peuvent avilir lIdéal. Cela ne va pas sans doutes ni angoisses, comme en témoigne Notre-Dame de Paris xxe siècle. Toute la démarche poétique de Mikhaël oscille ainsi, de ses premiers à ses derniers textes, entre ladhésion enthousiaste à un présent vivant pénétré de sensualité heureuse et un effroi révolté contre la Mort partout menaçante. Il y a bien sûr encore beaucoup de convention dans la thématique amoureuse souvent présente dans sa poésie, et lon y retrouve de nombreux souvenirs un peu livresques, rendus plus aigus cependant par linfluence de Baudelaire, comme dans Pour celle qui est triste, qui est daté de juin 1885.

