Les noms de Jean Paulhan et de Paul Éluard ne sont pas de ceux que le public lettré (exception faite pour de rares " spécialistes ") a coutume d'associer. Leur proximité humaine, esthétique, intellectuelle - troublée parfois par des querelles, ou même interrompue par une lettre d'injures vigoureuse - est pourtant avérée ; en témoigne, en particulier, une très importante correspondance, dont on n'a publié jusqu'ici que de minces fragments.

L'échange débute en janvier 1919. La guerre vient à peine de s'achever, les troupes ne sont pas encore démobilisées. Jean Paulhan a 33 ans, il est à Tarbes, affecté comme interprète au " groupement malgache ". Éluard, de onze ans plus jeune, est " riz-pain-sel " (officier chargé de l'approvisionnement) à la station magasin de Mantes, non loin de Versailles où vivent sa femme, Gala, et leur petite Cécile. Ni l'un ni l'autre, cependant, ne sont accaparés par leurs charges militaires au point de négliger toute activité littéraire. Éluard, qui n'a encore publié que de minces plaquettes songe à une revue (ce sera Proverbe). Paulhan qui a fait paraître Le Guerrier appliqué en 1917, entretient par lettres, depuis les bords de l'Adour, de nombreuses relations dans le monde des lettres et des revues parisiennes. Aussi est-il informé l'un des tout premiers de la prochaine naissance de Littérature, dont le premier numéro, en mars 1919, renferme deux pages de sa Guérison sévère. Et c'est par lui qu'Éluard entre en rapport avec André Breton et ses amis, au contact desquels l'évolution du futur auteur de Capitale de la Douleur sera étonnamment rapide.

Sous l'influence des directeurs de Littérature, en effet, puis de Tristan Tzara, l'ancien collaborateur des Cahiers Idéalistes se lance dans l'aventure Dada, dès le début de 1920, avec un enthousiasme qu'il est juste d'opposer à la circonspection, sinon (pour ce qui est de Tzara) à l'aversion de Paulhan. Celui-ci, tout en continuant de travailler au Ministère de l'Instruction publique, s'installe à la NRf : salarié par les éditions en janvier, il devient en juillet secrétaire du directeur Jacques Rivière, et dirige en septembre un numéro consacré aux imitateurs français du haïku japonais - parmi lesquels il fait une place à Éluard.