L'univers de Pagnol (détail), dessin de BEN

 

 

 

Espace de réception critique, espace annexe de la vie littéraire, les pages littéraires des journaux sont le reflet déformant des hommes et des œuvres. Là commence toute étude de réception, qui doit être une mise au jour de ce que d'une œuvre voulaient (ou pouvaient) bien entendre ses contemporains, et qui peut être aussi dévoilement du rôle que les journaux font jouer aux écrivains qui alimentent leurs chroniques, matière première devenue personnage au service d'une stratégie de positionnement dans le champ culturel. Cette nouvelle rubrique cherchera à éclairer sous ces deux angles la statue de l'écrivain, telle que les articles de la grande presse du XXe siècle l'ont façonnée. Cette série d'études de réception s'appuiera sur un fonds d'archives d'une impressionnante richesse, dû au minutieux travail de collecte et d'archivage mené par Jean Arribey, qui, entre 1930 et 1980, a extrait de la presse française tout ce qui se rapportait aux écrivains français, depuis le grand article monographique des suppléments littéraires jusqu'à l'entrefilet anecdotique des journaux grand public. Cette documentation est constituée de quotidiens (Le Temps, Ce Soir, L'Humanité, L'Œuvre, Le Monde, Le Figaro, etc.), d'hebdomadaires (Candide, Les Nouvelles littéraires, Les Lettres françaises, Vendredi, Le Figaro littéraire, etc.) et de revues mensuelles (Europe, NRf, Revue des Deux Mondes, Mercure de France, Revue de Paris, Temps modernes, Nef, etc.).

Nous ne saurions trop remercier la famille de Jean Arribey qui a offert ce fonds à la rédaction d'Histoires littéraires. La notice qui suit est de M. Desbordes, petit-fils de Jean Arribey :

 

 

 


 

" C'est le fruit de près de 70 ans de passion que la famille de Jean Arribey a souhaité voir se poursuivre grâce à l'équipe d'Histoires Littéraires. Né le 14 septembre 1908 à Barsac (Gironde), Jean Arribey, de famille modeste, y décroche le certificat d'études. Les concours de la Poste le font monter à Paris. Il y prendra au fil du temps d'importantes responsabilités. Dès ses vingt ans, avec l'aide d'Henriette son épouse, postière également, il va construire l'œuvre d'une vie : avec une patience infinie et une compétence acquise par passion, il va collecter dans de nombreux quotidiens les critiques littéraires sur un nombre considérable d'auteurs, des plus classiques aux plus modernes. Homme de convictions de gauche tranchées, il sera en matière de littérature d'une ouverture totale et d'un profond respect pour tous les talents. Quelques jours avant son décès, survenu le 20 juin 1997, il découpait, triait et classait encore les coupures de journaux qui avaient progressivement envahi son petit appartement de Meudon. Pour ses descendants, que ce fonds puisse servir la littérature est une grande joie. "
L'objet des articles parus dans la presse sur Marcel Pagnol, de son vivant et dans les années qui suivirent sa disparition, semble être un personnage autant qu'un écrivain. Pagnol existe dans ces pages comme acteur de la scène littéraire parisienne ou comme homme d'affaires du milieu du cinéma, autant ou davantage que comme chantre de la Provence intime. Homme public, il ne cesse de narrer sa propre histoire au fur et à mesure qu'elle se déroule. Cette présence surprend un peu, par son poids, par sa vivacité, mais l'on retrouve, dans ce Pagnol inattendu, la constante jubilation d'exister par la parole au milieu des siens. Et de fait, rares sont les critiques qui sauront se déprendre de
l'image de Pagnol au moment de présenter l'œuvre, inlassablement ramenée à la personne du " conteur ". Cependant, si les grands journaux lui consacrent régulièrement une large place, les revues spécialisées en littérature sont plus laconiques. Les prises de recul sur l'œuvre écrite deviennent rares dès lors que le succès s'installe, et il est rapide à venir. Ensuite, on ne peut que s'incliner devant la maîtrise de l'écrivain dans l'utilisation des médias pour mener sa carrière. Les articles écrits par lui-même ou les retranscriptions d'entretiens sont innombrables, la publication de ses livres étant souvent précédée d'avant-premières exclusives dans des journaux devenus ses fiefs.
La presse est facilement dithyrambique envers l'auteur méridional, " sujet " envahissant qui se charge de raconter lui-même, par le menu, ses souvenirs professionnels dans les colonnes du Figaro littéraire. En prenant pour trame le déroulement de cette carrière d'écrivain, nous avons cherché à donner des échantillons de cet échange ludique avec la presse des années 20 aux années 80, dans lequel Pagnol ne perd jamais la main, sans qu'on puisse réellement distinguer qui de la presse ou de l'écrivain sert l'autre. Le début des relations entre Pagnol et la presse pourrait être daté de 1913, lorsqu'il crée la revue Fortunio, futurs Cahiers du Sud, à la renommée que l'on sait. Il montre ainsi, dès le départ, qu'il sera actif dans ce face-à-face entre l'artiste et le critique. Cette confrontation prendra tous les visages : réticence mondaine des critiques parisiens à ses débuts, respect pour " M. Pagnol, de l'Académie Française ", éloges pour le producteur de cinéma fécond, jusqu'à l'incroyable hagiographie écrite - par Pagnol lui-même - dans les années 60.