Une lettre de jeunesse à Gustave de Maupassant

 

Christoph Oberle

 

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La lettre qui suit constitue l’un des rares documents subsistant du séjour de Maupassant à l’Institution ecclésiastique d’Yvetot. Après la séparation des époux Maupassant à la fin de 1861 (officialisée à l’amiable devant un juge de paix au printemps 1862), Laure de Maupassant resta avec ses deux fils à la villa Les Verguies, à Étretat, tandis que son époux Gustave alla vivre seul à Paris. Retiré du lycée Napoléon, à Paris, où il avait suivi une année scolaire en 1859-60, Maupassant revint à Étretat où sa mère prit en charge son instruction, avec l’aide de l’abbé Aubourg, vicaire du lieu. En octobre 1863, Maupassant ayant atteint l’âge de 13 ans, sa mère le fit entrer au Petit Séminaire d’Yvetot, où était déjà son cousin Germer d’Harnois de Blangues. Il s’y sentit malheureux et fut renvoyé le 25 mai 1868 « pour irréligion et scandales divers », comme il l’écrira à Flaubert le 17 octobre 1879.
La lettre reproduite ci-après date probablement du 8 février 1868 :

Yvetot ce samedi soir
G H
Mon cher père,
Je suis un peu en retard avec toi, mais nous avons eu beaucoup à faire depuis la rentrée et je n’ai pu trouver un moment pour t’écrire. J’ai reçu l’autre jour une lettre de notre cousin qui m’a fait beaucoup de plaisir, il paraît qu’Hervé a reçu une lettre aussi. Je t’avais prié avant le jour de l’an de m’envoyer un petit dictionnaire français de Sardou. Je crois que tu en as un comme celui que je demande ainsi tu ne pourras te tromper. Tu as oublié je crois de m’en envoyer un avant le jour de l’an, ou bien peut-être t’es-tu dit que je n’en avais pas besoin pour faire du grec et du latin ; mais comme dirait monsieur Mottet je fais le grec et le latin en français et un dictionnaire m’est indispensable. Je te prierai de m’envoyer par la même occasion quelques cahiers de ton papier à lettre, soit armorié soit avec tes initiales puisqu’elles sont les mêmes que les miennes ; tu me feras beaucoup de plaisir ; je n’ai point de papier marqué à mon nom et j’aurais besoin d’en avoir deux ou trois cahiers pour plusieurs lettres que je veux écrire. Je pense que tu ne me refuseras pas et que tu m’enverras cela d’ici à peu car j’ai bien besoin du dictionnaire. Si tu n’avais pas de papier armorié ou avec tes initiales ne m’en fais pas marquer. Pourrais-tu me dire ce que c’est qu’un Monsieur de Normandie qui vient d’acheter une charge d’agent de change, le connais-tu ? Réponds-moi là-dessus. Il paraît que la loi est passée, cela n’est pas agréable ; vois un peu un jeune avocat qui commence à se faire un nom dans le barreau et qu’on envoie à la guerre pendant cinq ou 6 mois, sa carrière serait perdue. Cet animal de Napoléon restera-t-il donc toujours sur le trône ? Je voudrais qu’il fût au diable.