
« Au théâtre de la mémoire, les femmes sont ombre légère. » Pour combler cette lacune, Marguerite Durand décida de laisser des traces à ce théâtre. Consciente de limportance de la memoria féminine à une période charnière où les enjeux sociaux allaient permettre la redistribution des cartes, elle trouva le moyen de simprimer dans la mémoire collective en léguant à la postérité sa bibliothèque personnelle. Le 28 décembre 1931, dans une lettre au Préfet de la Seine, elle confirma son intention de céder à la Ville de Paris sa « bibliothèque féministe », cest-à-dire les collections quelle avait assemblées depuis 1897. Comme le don était important dix mille livres, plusieurs milliers de brochures, des collections de journaux et de revues, des autographes, des portraits et des affiches , elle réaffirma les conditions préalablement négociées en insistant sur les aspects pragmatiques de son projet :
Cette bibliothèque sera installée dans les locaux de la mairie du Ve arrondissement. Elle portera mon nom. Jen serai la bibliothécaire à titre gratuit ma vie durant. Jen aurai la direction. La Ville de Paris voudra bien, de son côté, assurer les frais dentretien, déclairage, de chauffage, et prévoir un crédit suffisant pour le personnel destiné à maider dans la gestion de cette bibliothèque, ainsi que pour les frais accessoires dexploitation.
Dans sa lettre de remerciement,
le directeur des Beaux-Arts de la Préfecture de la Seine souligna la
générosité que représentait ce « don
considérable qui permet de doter la Capitale dun centre de renseignements
unique sur la question féministe ». Fut fondée peu
après, afin de « donner son appui moral et matériel »
à la nouvelle bibliothécaire-donatrice, une Société
des Amis de la Bibliothèque Marguerite-Durand, dont le but déclaré
était de laider « dans sa mission en la faisant mieux
connaître, en lui amenant de nombreux lecteurs, en attirant à
son bénéfice les libéralités de tous ceux quintéresse
lévolution intellectuelle et sociale, le féminisme étant
une doctrine de progrès humain ». Lenvergure du projet
(sa précarité aussi ?) semble avoir nécessité
ce soutien officiel placé sous la présidence dhonneur
de Mme Avril de Sainte-Croix, déléguée des Associations
féminines à la Société des Nations, et de M. Villey,
préfet de la Seine, qui avait succédé à Édouard
Renard, ami personnel de Marguerite Durand et son plus attentif auditeur dans
lélaboration de son projet de bibliothèque.

De mémoire de femme :
la Bibliothèque Marguerite-Durand