
La genèse sous le manteau: les Stupra de Rimbaud... et Verlaine
Le 1er mai 1922, la revue Littérature a publié un curieux sonnet dont l'équipe surréaliste affirmait ignorer l'auteur. Pour être plus précis, elle prétendait que " la plupart des collaborateurs " consultés (nous soulignons) avaient " donné, comme l'on dit vulgairement, leur langue au chat ". La revue conviait donc le lecteur à participer à un concours d'identification : " les six derniers vers, notamment, nous ont paru dignes de Littérature. " Ce Sonnet du Trou du Cul - dont la rédaction de la revue n'ignorait aucunement la composition ambidextre - n'était pas une découverte pour tout le monde. Maurice Rollinat, par exemple, l'évoquait déjà dans une lettre du 20 novembre 1877 :
La poésie en question est de Verlaine et de Rimbaud. Je l'avais copiée un jour au café Voltaire pour montrer à Lafagette jusqu'où peut mener l'abus de l'absinthe qui a été l'inspiration de ce sonnet si odieusement pédérastique .
Ceci permet d'inférer qu'une version du sonnet indiquant cette double attribution circulait dès cette époque. Un autre indice de cette existence crépusculaire de la pièce apparaît dans un témoignage de Félicien Champsaur datant de 1886 :
M. Verlaine, qui, depuis quinze ans, ne peut pas être consolé, répète ce vers insignifiant de son camarade, à peine adolescent, ainsi qu'un ronron de litanie : Obscur et froncé, comme un œillet violet …
En fait, le vers cité, qui est le premier du sonnet, provient de la partie du poème composée par Verlaine lui-même, les tercets seuls étant de Rimbaud si l'on se fie aux indications de l'aîné des deux auteurs. Le poème avait déjà été publié en 1903 " sous le manteau ", dans Hombres, par Albert Messein, grâce à une transcription de Verlaine qui se trouvait au départ dans les archives de son bibliopole de prédécesseur, Léon Vanier, et dont ce dernier avait lui-même pris une copie.
À l'origine, le sonnet avait été transcrit au verso de la seconde page de l'Album zutique par Rimbaud. On sait qu'il s'agit d'un " complément " férocement parodique au recueil de sonnets - impeccablement hétérosexuels - d'Albert Mérat, L'Idole. Ladite parodie fut peut-être à l'origine des rapports conflictuels entre Verlaine et Mérat, mais il pourrait tout aussi bien représenter une revanche poétique prise contre un délateur (quoi qu'il en ait été, Mérat disparut illico de l'Album zutique pour n'y plus reparaître).
Ce poème composé avec Verlaine n'était pas le seul sonnet " pédérastique " à mettre à l'actif de Rimbaud, comme le savait notamment l'auteur - vraisemblablement Ernest Raynaud - d'une parodie décadente intitulée Instrumentation, véritable centon de citations rimbaldiennes qui indique narquoisement que l'auteur a accès à des inédits de Rimbaud : " Et même je détiens, quelque part, les ressources / De la flûte où s'abouche un rêve goulûment ", allusion au Sonnet du Trou du Cul accompagnée d'une référence au mot à la rime au huitième vers du sonnet " Les anciens animaux […] ".

