Ubu Roi au « Théâtre des Gueules de bois »
À propos de dispositifs scéniques, nouvelles
lumières sur Ubu sur la Butte

Jean-Paul Morel

 

 

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En hommage à Noël Arnaud


Précisons tout de suite l’enjeu de ce cas-image. Sur Ubu sur la Butte d’Alfred Jarry, hors l’édition publiée par Sansot en 1906, nous n’avions que de bien faibles lueurs, apportées par un article de Pierre Quillard dans La Revue blanche du 15 décembre 1901, dans la rubrique Les Théâtres :
Ubu, où qu’on le transfère, suscitera toujours la joie et l’horreur de par la majesté de sa gidouille, parce qu’il appartient désormais à l’espèce immortelle des demi-dieux. Qu’il apparaisse sous la forme humaine de Gémier sonnant de la trompe et dansant la gigue devant l’orchestre épouvanté ou que, simple marionnette, aux 4-Z’Arts, il se débatte contre les serpents, les crabes et les souris qui hantent son sommeil, il demeure toujours semblable à lui-même en ses diverses métempsycoses et successifs avatars, aussi couard, aussi féroce, aussi stupide à lui seul que tous les empereurs, tous les généraux, tous les juges et tous les bourgeois de la légende ou de l’histoire.
Il sied donc de célébrer d’abord M. Alfred Jarry qui créa en se jouant ce monstre horrible et beau ; et, comme quiconque s’approche d’Ubu participe à sa grandeur, M. Trombert, directeur des 4-Z’Arts, doit être loué pour l’avoir révélé au peuple de Montmartre, même en cette version mutilée à cause des nécessités scéniques et des exigences de la censure. Il ne faut pas oublier non plus que M. Dicksonn [sic] eut l’audace d’imiter, autant qu’il est permis à un homme né de la femme, la voix horrifique de l’ancien roi d’Aragon devenu tyran de Pologne, ni que M. Anatole délaissa le Guignol des Champs-Élysées pour représenter au mieux des personnages multiples, parmi lesquels un militaire à trois étoiles ; et la musique de M. Claude Terrasse, réduite pour piano, accompagne à souhait le défilé de l’armée polonaise et le départ d’Ubu, entre deux gendarmes, vers les rives de France.

De l’adaptation, déjà, d’Ubu Roi pour guignol, on ne dispose – hors la conférence de Jarry lui-même, prononcée dans le cadre de la Libre esthétique à Bruxelles, le 21 mars 1902, et qu’il voulait encore programmatique – que de maigres témoignages : celui d’André-Ferdinand Herold dans sa nécrologie de Claude Terrasse (dans le Mercure de France du 1er août 1923) et celui de Franc-Nohain, dans son article rétrospectif des Nouvelles littéraires du 18 février 1933, « La Mystique des Marionnettes ». Mais ceux-ci ne portent que sur le « Théâtre des Pantins », petite scène installée par le compositeur Claude Terrasse en son domicile au 6, rue Ballu (lequel n’eut qu’une existence éphémère, avec trois spectacles inaugurés les 28 décembre 1897, 20 février et 19 mars 1898, plus un surgeon, le 10 mars 1900).
Les principaux textes du répertoire devaient bien être lentement exhumés. Pour ce qui nous occupe, Henri Bordillon, qui appartenait à la nouvelle vague des Jarrystes, eut la main particulièrement heureuse : en 1978, il retrouva la version d’Ubu « abrégé et adapté pour guignol », retenue par la Commission de censure, et, en 1986, mit au jour la correspondance Franc-Nohain-Claude Terrasse. Mais en dehors du fameux dessin de Bonnard représentant l’atelier de confection des marionnettes, nous ne disposions guère d’informations techniques sur les spectacles, et les exégètes devaient se contenter d’hypothèses à partir des seuls textes. En fait, il fallait sortir du « pur » champ littéraire et théâtral pour en savoir davantage, et même l’Histoire générale des marionnettes de Jacques Chesnais, parue chez Bordas en 1947, n’y suffisait pas, qui ne consacrait que dix pages aux théâtres « marginaux » fin-de-siècle et seulement une vingtaine de lignes, en introduction, à Jarry.