Contemporain de Claude Monet et d'Auguste Renoir, Odilon Redon a bien soutenu la lutte des Impressionnistes contre l'académisme mortifère et a même participé à l'une des expositions du groupe. Mais il n'en a pas moins fait très tôt bande à part et frayé des voies nouvelles, dont se réclameront plus tard les peintres symbolistes. Insatisfait par la subjectivité restreinte de l'art impressionniste tel que l'avait défini Zola - " un coin de nature vu à travers un tempérament " -, dans la mesure où elle faisait la part trop belle à une supposée " réalité extérieure ", il a affirmé au contraire les droits de l'imagination et du rêve et la primauté du sentiment personnel. Même si son art s'enracine dans " la réalité vue ", c'est " l'invisible " qui l'intéresse et qu'il tâche de rendre perceptible avec les seuls moyens de la peinture.
Ce faisant, il définit un art idéaliste, qui tourne le dos à la vogue réaliste-naturaliste du début des années 1880. Or, le journaliste et romancier Octave Mirbeau, lui aussi, ne cesse de proclamer la faillite du Naturalisme, empêtré dans un dogmatisme puéril, et frappé de myopie : accaparé par le détail - le fameux " bouton de guêtres " -, le Naturalisme n'accède pas, selon lui, à la synthèse ; absorbé par les apparences superficielles, il s'interdit de pénétrer jusqu'à l'essence des êtres et des choses et ignore " le rêve " qui en est pourtant la porte d'entrée (1). Mirbeau aurait donc pu être sensible aux recherches solitaires de Redon. Pourtant, dans un article ironique du Gaulois, " L'Art et la nature "(2) , il renvoie dos à dos ceux qui se font de la nature une idée arbitraire ou dérisoire, et ceux qui, tel Redon, " opposent la chose rêvée à la chose vécue, l'idéal à la vérité " :
Ainsi M. Odilon Redon vous dessine un œil qui vagabonde, dans un paysage amorphe, au bout d'une tige. Et les commentateurs s'assemblent. Les uns vous diront que cet œil représente exactement l'œil de la conscience ; ceux-là expliqueront que cet œil synthétise un coucher de soleil sur des mers hyperboréennes ; ceux-là qu'il symbolise la douleur universelle - nénuphar bizarre - éclose sur les eaux noires des invisibles Achérons. Un suprême exégète arrive, qui conclut : " Cet œil au bout d'une tige est tout simplement une épingle de cravate "...
Mirbeau se moque tout à la fois des faux savants et des pseudo-exégètes, qui camouflent leur ignorance ou leur insensibilité esthétique derrière de belles et doctes " grimaces ", et les artistes ratés qui, par incapacité de faire autre chose, à l'instar du peintre Lucien de Dans le ciel (3), tournent délibérément le dos à la Vie, seule source possible de l'émotion et critère infaillible pour juger d'une œuvre d'art :
Le propre de l'idéal est de n'évoquer jamais que des formes vagues, qui peuvent aussi bien être des lacs magiques que des éléphants sacrés, des fleurs extraterrestres aussi bien que des épingles de cravate, à moins qu'elles ne soient rien du tout. Or, aujourd'hui, nous demandons aux choses reproduites d'être précises, nous voulons que les personnages sortis du cerveau d'un artiste, remuent, pensent et vivent (4).
À ce double refus, à ce juste milieu entre un Naturalisme par trop superficiel et réducteur - " bas de plafond ", selon la formule de Redon - et un idéalisme arbitraire, sans principes et sans vie, Mirbeau restera fidèle pendant toute sa carrière de critique d'art. Les Préraphaélites feront notamment les frais de sa hargne contre tous les " larvistes ", " kabbalistes ", " vermicellistes " et autres mystificateurs, qui abritent leur impuissance sous le manteau du symbole, un peu trop commode pour être honnête. Pourtant, en ce qui concerne Redon, son attitude va s'assouplir singulièrement. L'influence de son nouvel ami Mallarmé, admirateur de L'Abbé Jules et de Sébastien Roch, et auquel, de son propre aveu, il voue un culte ; la découverte de Gauguin (5) et de Van Gogh (6) la révélation de Maeterlinck, qu'il lance à grand fracas en août 1890, et du jeune Claudel, quelques mois plus tard ; et le contact amical et admiratif avec de jeunes et ardents écrivains à l'immense culture tels que Marcel Schwob ou Remy de Gourmont lui prouvent qu'il est possible d'accéder au mystère et à l'essence des choses par d'autres voies que ses " dieux " Monet et Rodin. De surcroît, à partir de 1890, Mirbeau traverse une longue période de crise, où l'angoisse existentielle, qui remonte à son adolescence (7), se double d'une grave crise conjugale, dont les prémices datent des lendemains de son mariage, en mai 1887(8) . Du même coup, il est plus sensible à des expressions de ce qu'il appelle " l'universelle souffrance " qui, jusqu'alors, l'avaient laissé indifférent ou réticent. Avec sa finesse coutumière, le " divin " Mallarmé a bien senti l'inflexion et a suggéré à Redon d'offrir à son " cher Mirbeau " un exemplaire de ses somptueuses et inquiétantes lithographies illustrant La Tentation de Saint-Antoine de Flaubert. Peu rancunier, et sans doute un peu rassuré, Redon s'exécute en janvier 1891, pour le plus grand étonnement du romancier, qui remercie chaleureusement et fait amende honorable :
Je vous dirai, Monsieur, que d'abord je vous ai nié, non pas dans votre métier, que j'ai toujours trouvé très beau, mais dans votre philosophie. Aujourd'hui, il n'est pas d'artiste qui me passionne autant que vous, car il n'en est pas qui ait ouvert à mon esprit d'aussi lointains, d'aussi lumineux, d'aussi douloureux horizons sur le Mystère, c'est-à-dire sur la seule vie vraie (9).
Même s'il convient de faire la part de la politesse obligée, comme on est loin du Naturalisme, dont on lui a si longtemps collé l'étiquette absurde sur le dos !
C'est à cette étonnante lettre que répond le peintre le 29 janvier, en l'invitant à lui rendre visite. Il est probable que Mirbeau est allé le voir dans les semaines suivantes, à une date que nous ignorons, et les deux hommes, pourtant si différents, ont entretenu par la suite des relations d'estime réciproque. Mais se sont-ils vraiment compris pour autant ? On est en droit d'en douter.
D'abord, Mirbeau n'a jamais consacré à Redon le moindre article - pas plus qu'à Mallarmé, d'ailleurs -, parce que, de toute évidence, il se sent mal à l'aise pour exprimer au moyen des piètres mots ce qu'il ressent, comme il le confesse dans sa lettre au peintre : " Il me semble que j'ai en moi des choses qui ne peuvent s'exprimer que devant vous ". S'il y avait eu un minimum de convergence d'esprit, à défaut de fraternité spirituelle, notre " imprécateur au cœur fidèle " n'aurait pas manqué de la proclamer urbi et orbi, comme à son habitude. Et puis, l'une des très rares mentions de Redon dans les chroniques esthétiques de Mirbeau confirme leur irrémédiable éloignement :
Il y a quelques années au Champ-de-Mars j'aborde M. Odilon Redon, fort occupé à regarder le Victor Hugo de Rodin.
- Eh bien ! lui demandai-je.
Alors M. Odilon Redon leva les bras au ciel, et, avec une expression dont il me serait impossible de traduire la tristesse infinie :
- Sans doute, sans doute, fit-il. Mais comme tout cela est malade ! Ah ! dieux du ciel ! Qu'est-ce qu'il avait cru voir dans cette œuvre, d'une si forte et si noble pensée ? (10)
Décidément, la " fusion ardente " du Naturalisme et du Symbolisme que souhaitait Gauguin (11) et que Mirbeau, mieux que personne, eût pu assumer au cours de cette année 1891 aura été une occasion manquée. Les pesanteurs auront été plus fortes que la bonne volonté des individus.
Paris, ce 29 janvier 1891
Monsieur,
C'est la bonne obligeance de notre ami Mallarmé (12)- lequel m'a confié votre adresse en me disant que l'envoi serait bien reçu - qui m'a permis enfin de vous faire parvenir (13) cet album de la Tentation depuis longtemps réservé, là, pour vous, quand il parut depuis bientôt un an. Vous comprendrez aussi la prudence qui m'est nécessaire pour offrir de tels ouvrages. Celui-ci vous a fait plaisir (14): nous n'en resterons point là, je l'espère, et puisque vous désirez faire plus ample connaissance (15), vous pouvez certes me faire le grand plaisir de vous recevoir et de vous montrer les dessins de cet art que vous dites, art allant aux douleurs peut-être... (16) Serait-il en moi le fruit de choses intimes et privées, en effet ? À bientôt, Monsieur, croyez, je vous prie, à mes sentiments bien sympathiques (17).
Odilon Redon 40 rue d'Assas [Fondation Custodia]





1. Cf. " Le Rêve ", article paru dans La France du 3 novembre 1884 (et recueilli dans les Combats littéraires de Mirbeau, à paraître aux Belles Lettres).
2. Paru le 26 avril 1886 ; recueilli dans les Combats esthétiques de Mirbeau (Séguier, 1993, t. I, pp. 246-251).
3. Roman publié en feuilleton dans L'Écho de Paris en 1892-1893 et en volume en 1989 aux éditions de L'Échoppe.
4. " L'Art et la nature ", loc. cit.
5. Voir les Lettres de Paul Gauguin à Octave Mirbeau, À l'Écart, Reims, 1992.
6. Dont il achète les Iris et les Tournesols, et dont il se souviendra dans Dans le ciel.
7. Voir ses Lettres à Alfred Bansard des Bois, Éditions du Limon, Montpellier, 1989.
8. Voir le chapitre XIV de la biographie Octave Mirbeau, l'imprécateur au cœur fidèle, par P. Michel et J.-F. Nivet, Séguier, 1990.
9. Lettre de Mirbeau à Redon, janvier 1891, in : Lettres à Odilon Redon, José Corti, 1960, p. 249.
10. " Une Heure chez Rodin ", Le Journal, 8 juillet 1900 (recueilli dans les Combats esthétiques de Mirbeau, t. II, pp. 268-272).
11. Lettre de Gauguin à Mirbeau du 10 février 1891 (op. cit., p. 18).
12. Mallarmé était le voisin de Redon quand celui-ci villégiaturait à Samois.
13. Dans sa lettre (loc. cit.), Mirbeau exprimait sa " joie " et aussi sa " surprise " : " Je ne pensais pas que vous puissiez m'aimer assez pour me faire ce grand honneur. "
14. Mirbeau écrivait en effet (loc. cit.) : " Ces pages imprimées pour la Tentation et qui sont tout entières vôtres, sont parmi les plus admirables et les plus inquiétantes que je sache de vous. "
15. Mirbeau écrivait (loc. cit.) : " Il me semble que j'ai en moi des choses qui ne peuvent s'exprimer que devant vous. Voulez-vous que nous supprimions les préliminaires des présentations, et que je me permette, à mon prochain passage [à Paris], de vous aller voir ? Il y a longtemps que je souhaitais une rencontre. "
16. En conclusion de sa lettre (loc. cit.), Mirbeau écrivait : " Et je crois bien, Monsieur - et je ne sais pas de plus bel éloge à vous faire - je crois bien que je vous ai compris et aimé, du jour où j'ai souffert. "
17. Pour sa part, Mirbeau exprimait " toute [sa] gratitude " et " toute [son] admiration ".



