Vient de paraître aux éditions Plon une suite des Misérables de François Cérésa, intitulée Cosette ou le temps des illusions. On devrait même pouvoir en lire dès septembre prochain un deuxième tome, Marius ou le fugitif. Le même auteur avait déjà manifesté sa passion pour les grands romans du XIXe siècle, en 1999, en publiant Les Trois Hussards chez le même éditeur. Alexandre Dumas en personne était le héros de ce récit. Confronté à toutes sortes d'aventures, le futur écrivain se nourrissait ainsi de ce qui devait inspirer un peu plus tard ses romans.

Mais Victor Hugo n'est pas Alexandre Dumas, et surtout il a laissé des héritiers scrupuleux, soucieux de préserver le patrimoine littéraire légué par leur lointain aïeul. Pierre Hugo assigne donc devant le Tribunal de Grande Instance de Paris les Éditions Plon pour atteinte au respect de l'œuvre. En effet, la quatrième de couverture de Cosette ou le temps des illusions annonce clairement l'intention de reprendre les personnages de Victor Hugo et de " relancer " leur destin en toute liberté :

Cent cinquante ans plus tard, voici revenir les héros légendaires. Cosette a dix-huit ans et ne sait pas grand chose de la vie. Son mari, le baron Marius Pontmercy, en a vingt-trois. Ils sont jeunes, riches et beaux. Mais Thénardier, le bourreau pervers, que l'on croyait aux Amériques, rôde dans l'ombre. Et Javert, le redoutable inspecteur Javert, s'est-il vraiment noyé dans la Seine ? Nous sommes en septembre 1883 lorsque, deux mois après la mort de Jean Valjean, commence une terrible histoire, une de ces histoires à laquelle le commun des mortels ne survivrait pas…

Voici Javert ressuscité et, qui plus est, animé des meilleures intentions du monde à l'égard de Cosette en particulier et de l'humanité en général, Javert, touché à son tour par la grâce, sujet d'une nouvelle rédemption après celle, toute hugolienne de Jean Valjean… De Valjean à Javert, il y a peu, une simple inversion phonique, deux faces opposées d'une même médaille, avec la bénédiction de l'évêque des Misérables. On se souvient, il suffit de reprendre le fil et de se laisser porter par son imagination pour revivre, une fois encore, les pathétiques hésitations d'une humanité se cherchant dans la souffrance, la misère et la grandeur…

" Relisez plutôt Les Misérables ! objecterait Victor Hugo, pitoyables lecteurs d'un XXIe siècle balbutiant, qui lâchez la proie pour l'ombre, qui sacrifiez l'original pour aduler la copie, l'avatar, le succédané, le remake diriez-vous… " Mais quelle source fiable nous apprendra ce qu'à Victor il convient, qui ne sied pas à Pierre, le descendant ? On peut aussi imaginer un aïeul trop sûr de son talent pour s'offusquer de nouvelles tentatives littéraires. Quel dialogue des morts faut-il imaginer entre Hugo et Vinci, amusé peut-être par les moustaches de Dali imposées à sa Joconde ? De quel droit François Cérésa dénature-t-il les personnages de Hugo, de quel droit s'oppose-t-on à la libre réécriture d'une œuvre tombée dans le domaine public ? Nous sommes au cœur d'un débat sur la liberté de création et le respect des œuvres célèbres.

Le Droit moral

L'article L.111-1, alinéa 2 du code de la Propriété littéraire envisage d'une part les attributs d'ordre patrimonial, d'autre part les attributs d'ordre moral. Le droit patrimonial, concernant les conditions de reproduction d'une œuvre, protège l'auteur de son vivant et pendant soixante-dix ans après sa mort. Dans le cas des Misérables, il ne peut donc plus être évoqué. En revanche, le droit moral est perpétuel et recouvre plusieurs aspects, dont le droit au respect de l'œuvre, directement en cause dans l'affaire Cérésa-Hugo. Le droit au respect de l'œuvre recouvre lui-même deux aspects. Il faut distinguer tout d'abord le respect de l'intégrité de l'œuvre. Ainsi, lorsqu'une œuvre est reproduite, on ne peut, sans autorisation de l'auteur ou des ayants droit, procéder à une modification, à un ajout ou à une suppression. L'affaire Cérésa-Hugo renvoie au second aspect du droit moral, le respect de l'esprit de l'œuvre. En effet, le fait même de donner une suite aux Misérables serait une atteinte à l'esprit dans lequel cette œuvre a été créée et achevée, comme un tout unique et définitif. Surtout, les personnages sont victimes d'une " dénaturation ", puisque leur destin fait l'objet d'une modification, les uns, comme Cosette, connaissant de nouvelles aventures, d'autres, comme Javert, échappant même à la mort que leur créateur leur avait imposée.

Ainsi, Madame Vlamynck, veuve Hergé, a obtenu gain de cause devant les tribunaux, lorsqu'elle a reproché à Didier Wolf, auteur de la pièce Coup de torchon, d'avoir placé les personnages d'Hergé " dans des situations totalement différentes de celles voulues par l'auteur " et, par conséquent, de modifier leur image dans l'esprit du public. Indépendamment du fait que les personnages d'Hergé sont encore protégés par le droit patrimonial, c'est bien au nom du droit moral que Didier Wolf a été condamné, même s'il pensait rendre hommage à Hergé en réutilisant son personnage dans une œuvre nouvelle.

Cet exemple est-il comparable avec la réutilisation des personnages des Misérables dans une œuvre nouvelle ? Certes, au sens strict, l'argumentation de la " dénaturation " pourrait à nouveau être retenue, même si les personnages de Hugo sont tombés dans le domaine public. Cependant, on ne peut s'empêcher de prendre en compte l'écart chronologique qui sépare l'œuvre originelle de l'œuvre seconde. Ce que l'histoire littéraire confirme, c'est que les écrivains s'inspirent avec plus de liberté des œuvres éloignées dans le temps. C'est une évidence pour les ouvrages des Anciens, dont les descendants sont totalement inconnus et bien incapables de faire valoir un quelconque droit moral… Une assez grande liberté prévaut encore pour les œuvres antérieures au XXe siècle. Pensons aux multiples robinsonnades qui n'ont, jusqu'ici, inquiété personne ; les suites et réécritures des célèbres romans d'Alexandre Dumas confirment elles aussi la vitalité de personnages mythiques, comme le comte de Monte-Cristo ou les trois mousquetaires. En revanche, au-delà d'une certaine proximité chronologique - moins d'un siècle environ -, les réutilisations d'œuvres célèbres relèvent presque uniquement de la parodie, du pastiche déclaré ou du jeu bien réglementé " façon Oulipo ". Ces pastiches, caricatures et parodies sont autorisés, même du vivant de l'auteur concerné, si certaines conditions de respect de l'œuvre sont appliquées.

Les Misérables font partie d'un patrimoine littéraire déjà ancien, et on peut se demander si les descendants actuels de Hugo sont habilités à parler au nom de leur aïeul. Autant on leur reconnaîtrait toute légitimité pour faire appliquer une volonté explicitement exprimée par Victor Hugo, autant, dans le cas présent, on doute de leur capacité à prendre la parole à sa place pour justifier une interdiction de suite. Sophocle règle-t-il ses comptes à Anouilh pour avoir repris son Antigone, lui infligeant une nouvelle fois son tragique destin ? Le royaume des morts ne nous appartient pas…

Un débat de fond : entre protection de l'œuvre et libre utilisation du patrimoine littéraire

Ce genre d'affaire a le mérite de nous faire réfléchir, à partir d'un cas concret, sur le processus de création littéraire et sur ses conditions de légitimité. L'art n'est-il pas au-dessus de toute réglementation, et le talent peut-il s'accommoder de ce genre de considération ? Ce serait oublier que l'écrivain est aussi un citoyen au sein d'une société à laquelle il est lié, bon gré mal gré, par un ensemble de réglementations fixant les droits et les devoirs de chacun. [...]