


Construite à partir de tout type de trace, l'histoire littéraire doit aussi exploiter les documents iconographiques comme autant de symptômes spécifiques des débats esthétiques ou sociaux où se sont inscrites les pratiques d'écriture. Ouvert à tous, ce " cas-image " sera voué à présenter une image peu connue ou inédite, et à lui rendre au moins une partie de sa résonance originale. Puisque cette nouvelle rubrique emprunte son titre au jargon médical, il n'est pas mauvais de l'inaugurer par une pièce d'anatomie ...
Le cliché paraît en 1895, année à la fin de laquelle Dumas meurt. Sa blancheur tranchant sur le fond noir, la main droite du vieil homme, paume ouverte, doigts tendus, sectionnée par le cadre, semble n'offrir qu'une apparente banalité. C'est pourtant comme un véritable portrait qu'elle a demandé à être lue. En 1889, Dumas avait en effet signé dans Les Lettres et les arts la défense et l'illustration d'une " science méconnue, inconnue […] exacte et positive " : la connaissance des hommes par leur main . Il évoque dans ce texte sa rencontre à 18 ans, en 1842, avec le chevalier Stanislas d'Arpentigny, qu'il présente comme le fondateur de cette discipline. À la suite de Lavater ou Gall, ce dernier, estimant que la personne intérieure se donnait à déchiffrer dans l'apparence externe, avait entrepris d'examiner
si à force d'exécuter toutes les pensées, les plus visibles et les plus secrètes de l'esprit, du cœur et de l'âme, [la main] n'en recevait pas une certaine empreinte, n'en retenait pas une certaine forme qui, attentivement observées, révéleraient, par connexité ou par contre-coup, les goûts, les dispositions, les caractères des individus.
L'écrivain applaudit à ce choix d'une partie du corps que l'on ne peut durablement masquer sous une barbe ou les cheveux, contrairement au visage ou au crâne, et il souscrit d'autant plus à une telle thèse qu'il adjoint au nom de son inventeur, celui d'Adolphe Desbarolles. Ce peintre (1801-1886), associant à la chirognomonie d'Arpentigny l'occultisme traditionnel de la chiromancie, ou divination par la main, avait publié en 1859 Les Mystères de la main, un manuel qui, en la matière, s'imposa par la suite comme une sorte de bible . Or il fut très proche des deux Dumas : le plus jeune correspondit près de vingt ans avec lui , et, trois ans après la mort de Desbarolles, son article peut donc se lire comme un hommage. Mettant en pratique ses théories, l'écrivain n'y déroge pas à sa réputation de grand connaisseur de la femme : tout à cette approche synecdochique de la partie pour le tout, il s'applique à décrire les types de mains à rechercher ou à éviter dans un mariage selon que l'on est soi-même homme à pouce long (signe de volonté), ou non. Gare, chez le sexe faible, à la main courte à fort paume : signe " néfaste " de " je ne sais quelle animalité tératologique, aveugle, monstrueuse […] elle est là pour donner la folie et la mort " ! Et si d'aventure l'organe ne semble pas en accord avec la grâce du reste du corps ou le caractère apparent, c'est qu'il trahit un " atavisme " : la jolie femme aux mains laides " a eu dans [s]es ascendants […] un goujat qui a laissé la trace de son passage " , et le défaut ne devrait pas manquer de réapparaître.
Puisqu'il souhaitait favoriser l'essor de ce champ d'investigation, on comprend que Dumas ait volontiers prêté main-forte - c'est le cas de le dire - à toute tentative en ce sens. Il a ainsi posé pour la photographie qui nous intéresse et qui parut dans une étude que Julien Leclercq publia en mars 1895 dans La Revue encyclopédique . Ce dernier insiste sur la caution de l'académicien, " auteur très précis de tant de pièces, peu soupçonnable d'extravagance ", mais il minimise le rôle du " vieux Desbarolles " : il récuse toute prétention à formuler des prédictions quant à des événements qui ne dépendent pas des actions du possesseur de la main. Il en appelle à une démarche expérimentale pour faire de la discipline " une véritable science anthropologique " et son propos s'inscrit parfaitement dans le " paradigme indiciaire fondé précisément sur la sémiotique " qui, pour Carlo Ginzburg, s'est constitué dans les sciences humaines de la fin du dix-neuvième siècle . Comme le criminologue Lombroso, il cherche à aboutir à une " classification " et à repérer des signes distinctifs, particulièrement les marques " du viol et de l'assassinat ". Dans ces quelques pages, il entend simplement éprouver la validité du postulat initial d'un lien entre main et caractère, et il convie le lecteur à examiner, autour de clichés de la main de plusieurs personnalités connues, l'interprétation qu'en a faite une chiromancienne non prévenue de l'identité des modèles, " Mme de Thèbes, que M. Alexandre Dumas avait engagé à consulter ". Intermédiaire et apôtre, l'écrivain a donc joué un rôle non négligeable dans la promotion de la discipline. Mme de Thèbes ayant reconnu la main du dramaturge, ses remarques sur elle n'ont plus de valeur probante, mais Leclercq y trouve " cette franchise, cette indépendance et un peu de cette brutalité de juste impitoyable que nous découvrons dans son œuvre ", ajoutant que, " si l'influence de Mars lui donne le goût de la discussion, l'influence d'Apollon lui permet d'y briller " .


