
Un cas de transplantation littéraire: Ici, Poddema de Michaux
Nicole Laval-Turpin/les poétesses
J.-J. Lefrère/ Ephraïm Mikhaël
Guy Ducrey/pantoufle et soulier
Jean-Louis Jeannelle/maison de Balzac
L. Doumens et S. Vachon/la Vendetta
Michaux est un des poètes contemporains dont la familiarité élective avec les sciences est aujourd'hui le mieux connue, au point qu'on a pu repérer dans ce trait l'une des composantes principales de la " légende " qui entoure l'auteur de La Nuit remue. Sa fascination pour les sciences de la vie et de la matière, ses emprunts à leurs discours et l'importance qu'il a donnée au modèle expérimental dans son travail de création ont fait l'objet d'études approfondies . Mais on a rarement confronté la pratique du poète à cette production culturelle mineure, voire " indigne ", que peuvent constituer les revues de vulgarisation scientifique.
Pourtant, ce corpus ne mérite guère d'être sous-estimé par l'historien de la littérature. Pour les écrivains comme pour chacun de nous, la lecture des ouvrages spécialisés n'est qu'une forme minoritaire de l'accès aux savoirs , et, si la littérature, comme tout discours, prend en compte la nature de son public, il semble qu'elle s'appuiera le plus souvent sur la réception faite aux sciences en dehors du champ proprement scientifique, au terme d'un premier déplacement qui les teinte de spéculations et d'approximations prospectives . Or, une fois passé, cet imaginaire ne peut guère être que reconstitué : il n'est nulle part archivé, sinon, précisément, dans la somme des représentations relatives aux savoirs, auxquelles les textes littéraires concourent. Il faut donc se résoudre à utiliser par défaut certains repères, et dans cette enquête, en tant qu'intertextes possibles - sauf relation attestée à un ouvrage spécifique -, les travaux de vulgarisation constituent un point d'appui privilégié. En effet, ils permettent de conjoncturer, au mieux, une sorte de savoir moyen, mais surtout ils réhistoricisent les découvertes : d'une part, ils trahissent les décalages chronologiques entre une avancée nouvelle avérée et sa réception par un public élargi, d'autre part, leurs auteurs s'engageant dans leur rédaction, ils reflètent souvent les aspirations et les craintes de leur époque . De plus, on ne saurait concevoir d'étude sérieuse des rapports entre science et littérature sans références précises à cet univers rationnel, car le discours de vulgarisation tend à fonctionner comme un véritable réservoir de figures. Il développe de manière privilégiée les images analogiques que mettent en place, avec bien plus de précautions, les textes proprement scientifiques, et il les multiplie en raison de leur pouvoir de facilitation et de synthèse de la compréhension. Il accentue ainsi un trait propre aux éléments conclusifs des ouvrages ou articles spécialisés, ce " langage des résultats qui, ainsi ramené, concentré sur lui-même, donne le sentiment d'une extrême densité métaphorique ". On conçoit les séductions de ce langage pour les poètes : il peut leur fournir des formules matricielles, c'est-à-dire non pas seulement l'objet, mais le moyen, la topique rhématique ou thématique, d'un discours possible.
Or, bien qu'il soit généralement malaisé de déterminer les voies par lesquelles les écrivains entrent en contact avec les différents savoirs, on sait que Michaux a voué une véritable passion à ce type de périodiques, grâce, notamment, aux lettres à Closson, qui le montrent assiégeant la bibliothèque de Dunkerque pour " fouille[r] les revues scientifiques ici comme ailleurs ". On a donc tout intérêt à confronter ses textes au contenu, quel qu'il soit, de ces périodiques et nous en donnerons un exemple autour d'Ici, Poddema, texte célèbre paru en 1946 puis intégré au recueil Ailleurs, et consacré à l'évocation d'un pays dystopique dont les habitants " cultivent " certains des leurs en leur faisant subir de véritables tortures.

