Aude Le Roux-Kieken

 

 

HL 17

 

ND de La Garde/2004

Entretien/Deguy

Murphy/Rimbautographe

Le Roux/Eluard

Laster/Bicentenaire Hugo

Guichon/Roux-Rennéville

Macé/Fabula

Oberhuber/Bibliothèque Marguerite-Durand

 

 

 

 

 

 

 


 

Nusch, légèrement vêtue, est blottie dans les bras de Paul, dans une sorte de patio, sous un plafond de canisses. La lumière filtre à travers les interstices des bambous et se projette sur le visage et le corps des amants qui prennent un aspect zébré (d’autant plus frappant que la chemise de Paul est striée dans l’autre sens, de haut en bas). Le couple revêt ainsi un étrange costume flottant comme pendant l’été 1930, lorsque les invités du bal en blanc de la comtesse Pecci-Blunt virent leur aspect bouleversé par le film colorié projeté par Man Ray et Lee Miller sur leurs vêtements immaculés. Seule Nusch fixe l’objectif avec un sourire radieux ; Paul regarde au loin, devant lui, absorbé par quelque pensée mystérieuse et indéchiffrable, sans sembler voir qu’il est photographié.
Notre ambition, dans cette étude, est triple : revenir sur les circonstances dans lesquelles cette photographie a été prise et sur leur influence quant à sa forme et son esthétique ; situer cette image, originale et touchante, dans une « brève histoire » de la photographie – par rapport à ses précurseurs et à ses héritiers, mais aussi par rapport à ses contemporains et en particulier Man Ray ; expliciter ses significations, implicites ou latentes, manifestes ou fantasmatiques.
La luminosité, le décor, la tenue de Nusch et de Paul Éluard, indiquent que c’est l’été. L’été 1936 ou 1937 – un de ceux qu’une joyeuse équipée passe à Mougins. Man Ray, dans Autoportrait, raconte :

Pendant les trois ans qui précédèrent la dernière guerre, nous nous retrouvions tous les étés sur les plages du Midi, comme une famille heureuse : moi et mon amie Adrienne, le poète Paul Éluard et sa femme, Nusch, Roland Penrose et sa future femme Lee Miller, enfin Picasso avec Dora Maar et son afghan, Kasbeck. Nous habitions tous à la pension des Vastes Horizons, dans la campagne de Mougins, au-dessus d’Antibes. Nous prenions nos repas sous une tonnelle de vigne. Le matin nous allions à la plage, nous déjeunions sans nous presser, puis nous nous retirions dans nos chambres pour faire la sieste, et peut-être l’amour. Mais nous travaillions aussi. Le soir, Éluard nous lisait son dernier poème, Picasso nous montrait un portrait de Dora aux yeux étincelants ; quant à moi, je m’étais engagé dans une série de dessins extravagants mais réalistes, qui parurent plus tard dans un livre intitulé Les Mains libres, illustré par les poèmes de Paul Éluard. Quant à Dora, qui avait photographié Picasso à Paris pendant qu’il peignait Guernica, elle s’était mise à la peinture […].

Mais ici, le photographe n’est pas Man Ray ; c’est précisément celle qui s’est « mise à la peinture » mais semble n’avoir pas oublié son objectif pour autant, Dora Maar. Des clichés de ces vacances, il en existe de nombreux. Quelques-uns anonymes, mais beaucoup de Dora, de Man Ray, d’autres aussi d’Eileen Agar (comme cet instantané qui immortalise Dora, Pablo, Paul et Nusch sur la plage : cette dernière y porte le même haut de maillot de bain – blanc, à pois – que sur notre photo et, cigarette à la bouche, elle est en train de le réajuster avec désinvolture). Ces clichés retracent des vacances ordinaires (plage, gymnastique, repas conviviaux) et ne parviennent pas toujours à dire combien elles furent sans doute aussi extraordinaires : l’ambiance studieuse que Man Ray évoque laisse tout de même un peu rêveur et curieux. Voir entre deux plongeons une toile de Picasso en devenir, entendre un poème d’Éluard sous la tonnelle à l’heure de l’apéritif, jeter un œil à un dessin de Man Ray après la sieste ou attendre que les photos de Dora Maar soient développées… plus d’un, sans doute, aurait voulu être de ces vacances. Il reste que certaines photos – et nous pensons que c’est le cas de notre objet d’étude – semblent aller au-delà de l’anecdotique, échappent en partie au statut de « souvenir idolâtre » pour gagner celui d’œuvre d’art.


Les Amants de Mougins