

Nusch, légèrement
vêtue, est blottie dans les bras de Paul, dans une sorte de patio, sous
un plafond de canisses. La lumière filtre à travers les interstices
des bambous et se projette sur le visage et le corps des amants qui prennent
un aspect zébré (dautant plus frappant que la chemise
de Paul est striée dans lautre sens, de haut en bas). Le couple
revêt ainsi un étrange costume flottant comme pendant lété
1930, lorsque les invités du bal en blanc de la comtesse Pecci-Blunt
virent leur aspect bouleversé par le film colorié projeté
par Man Ray et Lee Miller sur leurs vêtements immaculés. Seule
Nusch fixe lobjectif avec un sourire radieux ; Paul regarde au
loin, devant lui, absorbé par quelque pensée mystérieuse
et indéchiffrable, sans sembler voir quil est photographié.
Notre ambition, dans cette étude, est triple : revenir sur les
circonstances dans lesquelles cette photographie a été prise
et sur leur influence quant à sa forme et son esthétique ;
situer cette image, originale et touchante, dans une « brève
histoire » de la photographie par rapport à ses précurseurs
et à ses héritiers, mais aussi par rapport à ses contemporains
et en particulier Man Ray ; expliciter ses significations, implicites
ou latentes, manifestes ou fantasmatiques.
La luminosité, le décor, la tenue de Nusch et de Paul Éluard,
indiquent que cest lété. Lété
1936 ou 1937 un de ceux quune joyeuse équipée passe
à Mougins. Man Ray, dans Autoportrait, raconte :
Pendant les trois ans qui précédèrent la dernière guerre, nous nous retrouvions tous les étés sur les plages du Midi, comme une famille heureuse : moi et mon amie Adrienne, le poète Paul Éluard et sa femme, Nusch, Roland Penrose et sa future femme Lee Miller, enfin Picasso avec Dora Maar et son afghan, Kasbeck. Nous habitions tous à la pension des Vastes Horizons, dans la campagne de Mougins, au-dessus dAntibes. Nous prenions nos repas sous une tonnelle de vigne. Le matin nous allions à la plage, nous déjeunions sans nous presser, puis nous nous retirions dans nos chambres pour faire la sieste, et peut-être lamour. Mais nous travaillions aussi. Le soir, Éluard nous lisait son dernier poème, Picasso nous montrait un portrait de Dora aux yeux étincelants ; quant à moi, je métais engagé dans une série de dessins extravagants mais réalistes, qui parurent plus tard dans un livre intitulé Les Mains libres, illustré par les poèmes de Paul Éluard. Quant à Dora, qui avait photographié Picasso à Paris pendant quil peignait Guernica, elle sétait mise à la peinture [ ].
Mais ici, le photographe
nest pas Man Ray ; cest précisément celle qui
sest « mise à la peinture » mais semble
navoir pas oublié son objectif pour autant, Dora Maar. Des clichés
de ces vacances, il en existe de nombreux. Quelques-uns anonymes, mais beaucoup
de Dora, de Man Ray, dautres aussi dEileen Agar (comme cet instantané
qui immortalise Dora, Pablo, Paul et Nusch sur la plage : cette dernière
y porte le même haut de maillot de bain blanc, à pois
que sur notre photo et, cigarette à la bouche, elle est en train
de le réajuster avec désinvolture). Ces clichés retracent
des vacances ordinaires (plage, gymnastique, repas conviviaux) et ne parviennent
pas toujours à dire combien elles furent sans doute aussi extraordinaires :
lambiance studieuse que Man Ray évoque laisse tout de même
un peu rêveur et curieux. Voir entre deux plongeons une toile de Picasso
en devenir, entendre un poème dÉluard sous la tonnelle
à lheure de lapéritif, jeter un il à
un dessin de Man Ray après la sieste ou attendre que les photos de
Dora Maar soient développées
plus dun, sans doute,
aurait voulu être de ces vacances. Il reste que certaines photos
et nous pensons que cest le cas de notre objet détude
semblent aller au-delà de lanecdotique, échappent en partie
au statut de « souvenir idolâtre » pour gagner
celui duvre dart.
