

La lecture est une aventure - celle d'un auteur, puis celle d'un lecteur -, l'histoire d'un livre aussi, qui fait intervenir d'autres intermédiaires, éditeurs, libraires, critique. Si le rôle des acteurs de la chaîne éditoriale et commerciale est loin d'être neutre en termes de recevabilité de l'uvre par un lecteur potentiel, celui du journaliste investi de la mission de faire passer ou d'invalider l'uvre au moment critique, est à la fois essentiel et terriblement malaisé. Il faut souligner en effet l'exiguïté de sa marge de manuvre : il lui faut parler de littérature en conciliant les exigences de son rédacteur en chef, de son lecteur et parfois même de l'auteur du livre, pour ne rien dire de l'annonceur, des amis. C'est cette dimension collective souterraine de l'écriture critique qui nous intéressera ici, au moyen d'une expérience simple, la comparaison de la réception de trois ouvrages. L'objet en sera donc moins de juger tel ou tel article, tel ou tel journal, tel ou tel journaliste individuel, que d'observer le jeu des identités de chaque journal dans la fabrique de la critique. En somme, existe-t-il une approche Libé, Figaro ou Le Monde, au-delà du ton si facilement reconnaissable, et qui subsumerait les différences de genre ? Ou bien cette identité collective trouve-t-elle au contraire surtout à s'exprimer sur des objets particuliers, genres ou auteurs de prédilection, délimitant par là un espace où le journal donnerait à voir sa marque de fabrique, son esprit propre ?