
André Breton, le vent de l'éternel
"" L'annonce de la dispersion aux enchères du trésor de la rue Fontaine n'a pour l'instant soulevé aucune polémique ", croyait pouvoir écrire le journal Le Monde, rendant compte le 21 décembre 2002 de la dispersion à Drouot, du 1er au 18 avril 2003, des collections du domicile parisien d'André Breton (42, rue Fontaine), suivant la volonté de sa petite-fille Aube (quatre mille cent lots estimés à trente millions d'euros). Le 26 décembre, c'est sur le site remue.net que naît un mouvement de protestation, dont trois écrivains prennent la tête (François Bon, Mathieu Bénézet, Laurent Margantin) : " C'est à la mémoire collective qu'on atteint, à ce qu'on doit tous au Surréalisme et à sa force de subversion ". Le CD-Rom proposant une visite virtuelle du lieu, hier beau geste de la famille, apparaît désormais comme une provocation, de même que le texte, censé justifier la vente, du commissaire-priseur Jean-Michel Goutier sur le site de l'étude Calmels Cohen. Rapidement, une pétition circule, signée d'abord par des intellectuels et des poètes (Jacques Derrida, Michel Butor, Yves Bonnefoy, Michel Deguy, etc.) ; elle comptait à la mi-mars près de 3000 signatures. Le 9 mars, un rassemblement à la Mutualité, à l'occasion du lancement du Printemps des poètes, étend le retentissement médiatique du mouvement, en attendant la manifestation prévue pour avril. Si les motivations sont hétéroclites, entre rejet de la marchandisation de " l'âme du Surréalisme " (sic) et tristesse de voir disparaître ce qui ressemblait encore à une présence d'André Breton, mais aussi dénonciation des collectionneurs (américains) privatisant des trésors publics, il s'agit avant tout, pour les initiateurs du mouvement, d'obtenir de l'État l'interdiction de sortie du territoire, puis la préemption des collections. Les contradicteurs des pétitionnaires répondent que l'État a déjà racheté de nombreuses pièces, accordé des subventions au projet, resté lettre morte, d'une Fondation Breton, que la correspondance privée est accessible au fonds Doucet et que le fameux " mur " devenu le symbole du " trésor de la rue Fontaine " a fait l'objet d'une dation au musée Beaubourg (NDLR).
Je ne suis pas de ceux qui s'opposent à la vente Breton et je ne signerai pas la pétition lancée par Mathieu Bénezet, François Bon et Laurent Margantin. Je ne la signerai pas parce que les trois promoteurs se sont proclamés sans mandat d'aucune sorte et ne représentent rien qu'eux-mêmes. L'univers pétitionnaire parisien étant ce qu'il est, on voit apparaître parmi les signataires des gens comme Jacques Derrida, Dominique Rollin, Bertrand Tavernier, qui n'ont strictement rien à voir avec le Surréalisme, et dont je récuse en bloc le statut d'" autorités ". En Droit romain, cela s'appelle de l'usucapion, sans légitimité aucune. La réserve de la plupart des anciens Surréalistes encore vivants peut donc facilement s'expliquer et, hormis mon ami Jouffroy embarqué dans cette histoire avec les Aragonolâtres, la plupart sont gênés, voire irrités, par cette agitation.

