Le second volume de la Monographie de la presse parisienne, sous-titré Extrait de l'Histoire naturelle du Bimane en société, est sans doute un des grands textes balzaciens les moins connus du public. Le tome 1, rédigé par Paul de Kock, a paru en vingt-six livraisons chez Magen, du 28 mai au 19 novembre 1842. Le second volume, qui nous intéresse ici, paraît en deux livraisons exceptionnelles, les 21 janvier et 18 février 1843 (1). En mars de la même année, il est édité en volume. Malgré plusieurs rééditions, ce petit livre reste peu accessible aux lecteurs contemporains, encore moins dans sa version originale illustrée de portraits-charges et de vignettes de C. Polisch et de Hiback. Il faut le déplorer car peu d'oeuvres portent à un pareil degré de perfection le projet d'une caricature de la vie contemporaine que Balzac voulait rédiger comme exercice pratique de sociologie littéraire.

Mises en vogue vers 1825 par la Physiologie du goût de Brillat-Savarin ou la Physiologie du mariage de Balzac, mais également par le développement des panoramas et des genres documentaires, les physiologies veulent dresser le tableau de la vie sociale contemporaine. Elles définissent des " types " qui tiennent de la satire traditionnelle des ridicules d'un personnage ou d'un caractère, mais qui découvrent progressivement que l'individu peut être identifié par sa condition sociale. Balzac reprendra le procédé pour l'inscrire au coeur de la création romanesque (l'avare Gobseck). Ses romans représentent le monde social en accentuant les traits caractéristiques des personnages et des situations. Ils tendent sans cesse à justifier un fait particulier par une loi générale, Le type prend alors son plein sens littéraire et la critique se plaît à discuter la vraisemblance de ce que l'auteur donne à lire comme typique.

C'est dans cette perspective que la Monographie cherche à caractériser les figures du monde de la presse et du journalisme. Pour Balzac, le Publiciste se décline en Journaliste, Homme d'État, Pamphlétaire, " Riennologue ", Publiciste à portefeuille, Écrivain " monobible ", Traducteur et Auteur à convictions. Le Critique, ensuite, est décrit successivement comme Critique de la vieille roche, Jeune Critique blond, Grand Critique, Feuilletoniste et Petit journaliste.

[p. 73] Stylistiquement, la formule permettait à Balzac de varier les portraits en mêlant des caricatures de son cru aux citations ou aux pastiches des critiques célèbres. Les contemporains reconnaissaient aisément les personnalités du Tout-Paris que l'auteur croquait de la sorte. Girardin se retrouve sous les traits d'un rédacteur en chef écrivant sous la dictée d'une danseuse, Pierre Duviquet ou Charles-Marie Dorimond, du Journal des débats, sont nommément cités. Balzac peut aussi venger son ami Sainte-Beuve en tournant en dérision la critique que Gustave Planche avait faite du roman Volupté dans La Revue des Deux Mondes en juillet 1834. Il se sert également du pastiche pour régler quelques comptes avec Jules Janin, dont les célèbres Lundis du Journal des débats formaient à la fois l'exemple le plus remarquable d'un genre mondain et verbeux, et une position obstinément hostile au cénacle romantique. Une longue citation donne le " spécimen " de " beaucoup de Lundis ".

En voici le début :

Tenez-vous beaucoup à ce que moi, Pistolet, le chien de votre critique marié, je vous parle de ce drame pendant que nous déménageons ?

- Non.

- Alors, tant mieux pour vous et tant mieux pour moi. Aussi bien le connaissez-vous déjà, car il n'y a qu'un drame au monde, comme il n'y a qu'une comédie.

Le critique, ou plus exactement le chien du critique, continue sur ce ton pendant deux pages, puis le narrateur conclut :

On ne sait vraiment qu'admirer de la patience de celui qui tourne cette serinette ou de la longanimité de ceux qui l'écoutent. C'est depuis dix ans le même cliquetis d'adverbes, les mêmes mots enfilés comme des verroteries et agités par une main perfide .(2)

Une vignette accompagne ce passage : elle représente Pistolet, le chien du critique, qui a les traits de Jules Janin. Balzac poursuit en pastichant les critiques musicaux qui rendent compte d'un opéra en faisant étalage de leur vocabulaire technique.

Il est assez curieux de constater que, l'année même où paraît la Monographie, une autre caricature de la vie parisienne connaît un immense succès. C'est en effet en 1843 que Louis Reybaud publie anonymement, chez Paulin, son Jérôme Paturot à la recherche d'une situation sociale. Le volume est contrefait immédiatement en Belgique (Bruxelles, Wahlen, 1843). Une seconde édition, " entièrement revue et corrigée ", paraît à Paris chez Michel Lévy en 1852. Ces volumes sont tirés à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires (3). Il est encore plus curieux d'y lire une scène presque identique à celle de Balzac : un passage où Paturot, devenu critique pour satisfaire aux ambitions de sa maîtresse, démontre sa maestria en publiant un feuilleton critique. En voici les premières [p.74] lignes :

J'ai à vous parler d'un mélodrame en dix-huit tableaux, mais auparavant je vous demanderai la permission de vous entretenir de mon serin. Quoi ! dira-t-on, le critique a un serin ? Oui, mes belles marquises, mes adorables duchesses, le critique a un serin. Et pourquoi n'aurait-il pas un serin, le critique ?

Pour juger de l'effet produit par le feuilleton, Paturot lit cette prose à sa maîtresse, Malvina. Celle-ci ne peut contenir son indignation :

- Mais qu'est-ce que t'as donc avec ton éternel serin ? s'écria-t-elle. T'as vu un serin dans la pièce, toi ! À moins que ce soit Francisque. Au fait...

- Non, Malvina, répliquai-je, c'est une manière ingénieuse et détournée que prend un critique pour entretenir le public de son mobilier, de ses petites affaires, de son caniche, de son intérieur ! Nouveau genre : ça pose un homme.

Deux pages plus loin, Reybaud tourne également en dérision un… critique musical. Le rapprochement, aux mots près, du caniche au serin, ne peut être dû au hasard. Il faut donc démêler l'écheveau des éditions originales et des conditions de cette étonnante rencontre.

L'histoire des relations orageuses de Janin avec Balzac est bien connue (4). Rivaux vers 1830, lorsque le succès de L'Âne mort contraste avec le peu d'échos rencontré par le Dernier Chouan, les deux hommes se dirigent rapidement vers des voies différentes : la presse pour celui qui " fut chassé du camp des poètes, absolument chassé, et [...] se vit forcé, par la nécessité même de sa propre condamnation, d'entrer dans le camp des critiques " (5), et le roman pour Balzac. Le compte rendu de La Peau de chagrin paru dans L'Artiste en août 1831 est pastiché dans Illusions perdues et, à son tour, Janin parodie la " littérature pour les femmes " de Balzac dans " La Cent millième et une dernière nouvelle nouvelle " dans la Revue de Paris en septembre-octobre 1833. Il réagit également au tableau des mœurs de la presse d'Un grand homme de province à Paris en dénonçant dans la Revue de Paris de juillet 1839 la haine de l'auteur pour le journalisme, telle qu'elle s'exprime dans un livre " sans style, sans mérite et sans talent ".

En l'occurrence, le point de départ factuel est aisé à établir. Il s'agit d'un ouvrage intitulé Scènes de la vie privée et publique des Animaux, vignettes par Granville, études de mœurs contemporaines, publiées sous la direction de P.-J. Stahl, avec la collaboration de Messieurs de Balzac, L. Baude, E. de la Bédollière, P. Bernard, J. Janin, Ed. Lemoine, Charles Nodier, George Sand, publiées à Paris chez Jules Hetzel et Paulin en 1841. P.-J. Stahl est, on le sait, le pseudonyme de Hetzel. Cet ouvrage est le premier d'une série où l'éditeur applique la recette des Anglais peints par eux-mêmes que le libraire Curmer avait inventée vers 1839 : une formule commercialement rentable où les illustrations et quelques plumes connues permettent de réaliser de très beaux volumes dont le public fortuné sera friand.

[p.75] La contribution de Janin à la Vie privée des Animaux s'intitule précisément Le Premier Feuilleton de Pistolet et comporte une illustration représentant Janin sous les traits de son caniche (ou, plus exactement, le caniche arborant la physionomie de son maître) - le goût du critique pour les chiens était devenu proverbial depuis qu'il en avait fait lui-même état dans sa préface aux Contes nouveaux en 1833. L'article ne manque pas d'humour, mais, sous couvert d'ironie mondaine, il constitue une attaque en règle contre l'esthétique romantique. On a eu tort, regrette Pistolet, " d'ôter à nos poètes la muselière classique ". Il développe son propos sous la forme d'un pastiche de Ruy Blas... joué par des chiens, qu'il définit comme un drame " écrit dans un jappement néo-chrétien qui ressemble plus à de l'allemand anglaisé qu'au français ". On y voit, à la fin, le pauvre Azor déclarer à la belle Zémire qu'il n'est qu'un chien de marmiton, et celle-ci, magnanime, lui répondre :

Oh, que j'ai de joie de t'aimer dans cette vile condition [...] Tu veux ma patte, mon amour, voilà ma patte : je te la donne à la face de l'univers. Viens, Azor, viens sur mon cœur.

Pistolet conclut sur un post-scriptum :

Bien des choses à Louis, notre valet de chambre, ainsi qu'au petit chat que je trouve un peu rouge : mais des goûts et des couleurs il ne faut pas disputer. Je ne serais pas fâché que les Serins eussent fini tous leurs petits à mon retour.

Voici donc la source du Pistolet et du Serin. Quant au critique marié, il s'agit d'un feuilleton de Janin intitulé Le Mariage du critique (Journal des débats du 18 octobre 1841) qui a suscité de nombreuses réactions ironiques. Eugène de Mirecourt s'en gaussera encore dans son portrait de Janin (Gustave Havard, 1856).

Dans l'état actuel de la connaissance des éditions pré-originales de Balzac, il semble bien que la Monographie devait servir de matrice à un projet de plus vaste ampleur auquel l'auteur travaillait à l'automne 1842 (6). L'ouvrage de Reybaud a été publié en feuilleton dans Le National à partir du 2 septembre 1842. Le chapitre sur Paturot feuilletoniste paraît le 21 septembre 1842. Dans quelle mesure Balzac a-t-il été influencé par ce texte ? Il est impossible de le dire avec précision. Mais il est certain qu'en retour Reybaud a tenu compte des relations tumultueuses de Janin avec les auteurs romantiques et même, peut-être, du projet de Balzac en cours : on comprendrait ainsi mieux la passion immodérée de Malvina pour Paul de Kock (p. 96). Comme Janin, Paturot commence sa carrière par un roman plagiat du genre gothique, où " mes ennemis virent une indélicatesse, mes amis un trait d'esprit " (p. 104). Le critique mondain est parodié pour son écriture sinueuse : c'est exactement ce que lui reprochait la Critique de la critique du Charivari le 27 mars 1839 : [p. 76]

Ne croyez pas cependant qu'il suive la ligne droite : il affectionne au contraire les sentiers détournés : son plus court chemin à lui, c'est le chemin des écoliers. Peu lui importent d'ailleurs les terrains qu'il foule, les fleurs qu'il fauche ou les reptiles qu'il écrase, pourvu qu'il arrive, en définitive, au terme du voyage, c'est-à-dire à la fin de la troisième page, - et quelle page ! - du Journal des Débats, - et quel journal ! Ne rangeons cependant pas trop vite Reybaud dans le camp des romantiques en lutte contre l'académisme ou la critique mondaine. Son héros commence sa carrière en parodiant les romans noirs en vogue. Il l'achève en province, dans une maisonnette petite mais charmante, et loue sa vie paisible enfin conquise.

Aussi n'est-ce qu'à Balzac que Janin s'en prend, dès la parution de la Monographie, en publiant un article vengeur dans le Journal des débats du 20 février 1843. Il attribue la critique balzacienne au dépit de celui qui " aura écrit incognito quelque chef-d'œuvre dont le Journal des débats n'aura pas encore parlé ; quelque roman intime dont le Constitutionnel n'aura pas voulu ; quelque Séraphitus que la Revue des Deux Mondes lui aura renvoyé sans le lire ; quelque Mémoires de deux nouvelles mariées destinées à tuer la Mathilde d'Eugène Sue, et dont la Revue de Paris aura eu le mauvais goût de priver ses lecteurs ". Il termine en déplorant " les restes lamentables d'une imagination aux abois et d'un style abâtardi ". Membre de l'Académie des sciences morales et politiques, prix Montyon de l'Académie française en 1841, Reybaud n'aura pas essuyé ces horions. Sa gloire fut cependant bien éphémère.

Cet article est originellement paru dans Histoires littéraires n°1-2000, aujourd'hui épuisé, pp. 72-76. Il est reproduit ici dans son intégralité.

La numérotation des notes (en continu) seule diffère du texte original imprimé. Afin de permettre des citations précises, les numéros de page de l'édition papier sont intégrés au texte en rouge entre crochets, à l'endroit où intervient le changement de page.

 

 

 

 

 

 


 

1. Les références sont celles que donne Stéphane Vachon, Les Travaux et les jours d'Honoré de Balzac, Paris, Presses Universitaires de Vincennes, 1992, p. 220. Pour des raisons éditoriales qui nous échappent, l'édition en volume de la Monographie de Balzac, parue en 1843, porte la date de 1842.

2. Honoré de Balzac, in : Fantaisies et œuvres historiques, Œuvres complètes, t. XXVI, Les Bibliophiles de l'originale, Paris, 1976.

 

 

 

3. Voir : Louis Reybaud, Jérôme Paturot à la recherche d'une position sociale, rééd., Belin, 1997, et la présentation d'Anne-Sophie Leterrier.

 

 

 

 

 

 

 

4. Elle a été contée par H.J. Godin, " Jules Janin et Balzac ", in : Balzac and the Nineteenth Century, Studies in French Literature presented to Herbert J. Hunt by pupils, colleagues and friends. Ed. by D.G. Charlton, J. Gaudon and Anthony R. Pugh, Leicester University Press, 1972, pp. 147-174.

5. Jules Janin, Histoire de la littérature dramatique, Michel Lévy frères, 1853-1858, t. III, p. 100.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

6 . Cf. les notes de l'édition citée, pp. 623-624.