



Il y a une dizaine d'années, on constatait déjà un " retour " à l'histoire littéraire. On se demandait alors si ce retour était celui " de nouveaux émigrés de Coblence qui, chassés loin de leur terre par l'invasion structuraliste et par la vague des nouvelles méthodes critiques portées par la mode [revenaient] enfin chez eux reprendre de vieilles habitudes, sans avoir, eux non plus, rien appris ni rien oublié "(1). Une décennie s'est écoulée depuis ce constat et il semble que l'on soit désormais en mesure d'apporter une réponse à cette question. Oui, c'est bien d'une restauration qu'il s'agit, non au sens historique (le retour des Bourbons), mais au sens architectural : ce à quoi nous assistons en effet depuis quelques années dans le domaine de la critique, c'est à la réfection du monument historique, vétuste et dévasté, de " l'histoire littéraire ". Et si l'on voulait filer la métaphore, il faudrait dire que cette restauration s'effectue avec les outils les plus perfectionnés qui soient ; que les restaurateurs n'hésitent pas, pour consolider l'édifice centenaire et le rendre propre à l'usage moderne, à utiliser des matériaux très sophistiqués.
Avant de prendre les mesures de cet édifice rénové (2), d'en pointer les éventuelles faiblesses et de réfléchir sur ses perfectionnements possibles, il convient de revenir sur les origines de ce phénomène, qui a vu, après une crise aux allures œdipiennes, le retour du vieux monstre agonisant. Comment expliquer en effet qu'après avoir été refoulée avec autant de violence, l'histoire littéraire ait pu effectuer une telle trajectoire (3)? La théorie du " retour du refoulé "(4) peut éventuellement, si l'on consent un instant à prendre l'expression au pied de la lettre, fournir une explication satisfaisante. Car en rejetant dogmatiquement la dimension historique de l'œuvre littéraire pour fixer exclusivement son attention sur le " Texte ", au prétexte que l'histoire littéraire traditionnelle n'accordait, elle, d'intérêt qu'à l'histoire des œuvres sans se préoccuper de leur littérarité (je schématise horriblement), la frondeuse critique des années 60, la ci-devant nouvelle critique, s'est exposée à un retour quasi fatal de l'histoire ; ce qui s'est produit il y a plus d'une vingtaine d'années, après qu'il se fut révélé que l'analyse textuelle n'avait pas les moyens de se dispenser, au risque de se fourvoyer, de la contribution des historiens érudits pratiquant les méthodes traditionnelles pour enrichir les bibliographies, établir les textes, fournir des éditions critiques, confirmer des faits biographiques, apporter des informations nouvelles sur les circonstances éditoriales, économiques, politiques, sociales d'une œuvre.
