



Il y a des livres dont on attend trop : celui de Marie Mennessier-Nodier, Charles Nodier, Épisodes et souvenirs de sa vie, est de ceux-là. Tandis qu'en 1995 nous entreprenions un travail d'envergure sur le salon de Charles Nodier , nous nous attendions à trouver dans la biographie de la fille de Charles Nodier nombre d'informations importantes sur les fameux " dimanches de l'Arsenal ". Quelle ne fut pas notre déception lorsque l'ouvrage nous parvint ! Aucune description nouvelle, pratiquement aucun élément inédit et pas la moindre anecdote de la part de celle qui, pendant vingt ans, fut l'animatrice des soirées romantiques de la rue de Sully. Non que le sujet n'y fût pas traité, au contraire, un chapitre de plus de cent pages, " L'Arsenal ", évoquait de manière circonstanciée les vingt dernières années de Charles Nodier, depuis sa nomination en 1824 en tant que conservateur en chef de la bibliothèque jusqu'à sa mort en 1844. Mieux, plusieurs pages étaient consacrées spécialement aux " dimanches ", à cette nuance près que ces pages n'étaient pas de l'auteur, mais d'Alexandre Dumas, dont le passage bien connu sur les soirées de l'Arsenal était simplement reproduit …
Déception donc, et surtout interrogation. Pourquoi une jeune fille, à qui un éditeur offrait de raconter ses souvenirs, se privait-elle d'évoquer les moments dont elle avait été le témoin privilégié (elle était âgée de quatorze ans quand le salon s'ouvrit ) et l'actrice principale ? Pourquoi déléguer sa plume à ce moment crucial du récit ? Question difficile, que nous avons entrepris d'élucider et qui nous a amené à subodorer l'existence de souvenirs inédits. Mais, avant de présenter ces derniers, il est nécessaire de faire comprendre le processus qui a conduit Marie Nodier à renoncer à les publier.
Il faut rappeler que les souvenirs publiés, le Charles Nodier, sont tardifs (1867) et que leur publication intervient au terme d'une longue série de témoignages nombreux sur l'Arsenal et les soirées . Aussi curieux que cela puisse paraître, les " dimanches " ont été immortalisés de leur vivant. Ils figurent, bien avant leur disparition, dans l'histoire mythique du romantisme, à côté de la " première d'Hernani " ou des " amours de George et Alfred "… La première pierre de ce mausolée est posée en 1829 par un obscur poète de province, Émile Souvestre, qui, ayant eu accès au sanctuaire de l'Arsenal, raconte aux lecteurs bretons tout ce qu'il y a vu . Trois ans plus tard (le salon bat son plein), sont publiées coup sur coup la belle lithographie de Tony Johannot représentant le salon de Nodier , une description anonyme dans L'Artiste , et une autre, enthousiaste, d'Auguste Jal dans Le Livre des Cent-et-un . Cette première vague de récits, qui installe pour longtemps la réputation des soirées, est suivie d'une seconde, peu après la mort de Charles Nodier, où figurent bien sûr l'article nécrologique de Sainte-Beuve , l'affectueux récit de Francis Wey , l'admirable éloge funéraire d'Ulric Guttinguer et la fameuse ballade d'Alfred de Musset, " Réponse à Monsieur Charles Nodier " où sont évoquées tour à tour les grandes figures poétiques de l'Arsenal . Surtout, paraissent coup sur coup, cinq ans après la mort de Nodier, les deux textes qui conféreront définitivement leur dimension mythique aux " dimanches ", à savoir, le chapitre liminaire de La Femme au collier de velours d'Alexandre Dumas et l'article d'Adèle Hugo publié sous pseudonyme dans L'Événement . Suivra ensuite, plus tard, preuve que le mythe résiste, le chapitre intéressant des souvenirs mondains de Mme Ancelot en 1858 .


