L'histoire de la littérature française est organisée selon une division séculaire depuis la fin du XIXe siècle, lorsque furent créées, sur le modèle de cette division, des chaires d'histoire littéraire dans les universités. À l'exception de la période médiévale qui couvre plusieurs siècles et que l'on désigne par l'appellation de " Moyen Âge ", cette division séculaire est aujourd'hui toujours bien établie, encore que l'on puisse noter ici et là l'emploi de l'appellation d'" histoire de la Renaissance " pour le XVIe siècle, ou d'" histoire de la littérature moderne et contemporaine " pour le XXe, mais cela n'a pas de signification particulière : les expressions de Renaissance et de littérature moderne et contemporaine recouvrant très exactement ce qui correspond ailleurs au XVIe siècle et au XXe siècle. Or, depuis longtemps, on sait que cette division par siècles est un ectoplasme et qu'elle confine à l'absurdité. Nous n'avons pas l'intention de dénoncer de nouveau cette division en en montrant les impossibilités, mais, à partir d'elle, nous nous proposons d'interroger les curieux amalgames entre histoire et histoire de la littérature qu'elle induit, ce qui nous amènera à réfléchir sur l'historicité de l'histoire de la littérature. Pour cela, prenons comme exemple le XIXe siècle et envisagerons d'abord les limites de ce siècle en histoire, puis en littérature.

En histoire, le XIXe siècle commence en 1815, avec Waterloo, et se termine en 1914, avec la Grande Guerre. La période de 1789-1814 bénéficie, quant à elle, d'une sorte de privilège d'enseignement et de recherche, sous l'appellation de Révolution et Empire, ou de Révolution tout court, des chaires spécifiques ayant été créées pour ces vingt-cinq années qui se trouvent à la charnière de " l'histoire moderne " et de " l'histoire contemporaine ", selon les termes des historiens. En littérature, le XIXe siècle est beaucoup plus élastique, et, il faut le reconnaître, confus. Tantôt il va jusqu'en 1898 (mort de Mallarmé), tantôt il pousse jusqu'en 1913 une pointe qui ne semble constituer un terminus ad quem que par rapport à l'année 1914, année historique, mais pas littéraire. En fait, littérairement, la rupture s'est produite en 1919 (Dada) ou en 1922 (Manifeste du Surréalisme). En amont, même flottement sur le terminus a quo : 1820 (Méditations poétiques de Lamartine), 1830 (Hernani), ou 1770-1780 (émergence d'une nouvelle sensibilité, appelée depuis Lanson le " Préromantisme "), ou 1789. La confusion, on peut le constater, est très grande et il semble que les " littéraires " se soient employés à la rendre extrême en brouillant les catégories de l'histoire et de la littérature. Par exemple, le Manuel d'histoire littéraire de la France des Éditions sociales, qui reste depuis plus de vingt-cinq ans le meilleur instrument de travail, offre un long XIXe siècle, commençant en 1789 et se terminant en 1913, avec une coupure en 1848, et qui s'étend sur deux tomes en trois volumes (1789-1848 pour le premier tome, 1848-1913 pour le second). Ce n'est là qu'un exemple de l'ingéniosité et de l'inventivité qui règnent en ce domaine.