L'apparition d'une nouvelle revue est un peu comme la naissance d'une rivière dont les eaux ont cheminé quelque temps sous terre avant que la source ne jaillisse à l'œil. Ces rivières, tantôt courtes, tantôt longues, peuvent avoir un cours capricieux, se perdre ou s'assécher rapidement, ou au contraire fertiliser le pays à l'entour. On peut filer la métaphore. Le Centaure, " revue de jeunes gens à rédaction fermée ", qui n'a paru qu'en deux livraisons en 1896, n'a pas suscité d'étude particulière , malgré l'intérêt et la qualité de la revue, pour laquelle Valéry écrivit La Soirée avec M. Teste. Elle réunissait autour du cercle des fondateurs - Jean de Tinan, Pierre Louÿs, André Lebey et Henri Albert - Henri de Régnier et André-Ferdinand Hérold, Paul Valéry et André Gide. Notre étude s'intéresse plus particulièrement à Henri Albert, " cheville ouvrière du Centaure ", trop peu connu , et à Gide, hésitant et en marge de la revue, qui la quitta, puis la réintégra.

 

 

 


Richard Dehmel, dessin de Félix Vallotton, 1897

 

Nous publions dans cet article quelques lettres inédites d'Albert à Gide, un extrait d'une lettre de Gide à Albert, et avons puisé dans les papiers du Centaure conservés à la Bibliothèque nationale de France . Nous nous efforcerons aussi de situer Le Centaure par rapport à d'autres revues françaises et étrangères.

Henri Albert , né en 1868 à Niederbronn, dans le Bas-Rhin, trois ans avant l'annexion de la province par le Reich, quitte à 19 ans son pays, auquel il restera attaché toute sa vie, pour apprendre le métier de libraire à Paris. Il s'introduit dans le milieu des revues, fait partie de l'équipe du Mercure de France dont il devient actionnaire en 1894 et où il assure le rôle de chroniqueur des lettres allemandes. Entre 1893 et 1895, il joue un rôle d'intermédiaire entre la jeune littérature allemande et la France, mais il est également " un passeur " (Hermann Bahr) en direction de l'Allemagne, publiant dans les revues et journaux tels que la Neue Deutsche Rundschau, PAN ou le Frankfurter Zeitung. C'est à la même époque, pendant l'été 1894, qu'il devient " directeur central " de la première édition française des œuvres de Nietzsche, qui paraîtra aux éditions du Mercure de France de 1898 à 1922. Sa correspondance en allemand avec le poète Richard Dehmel est un reflet très vivant de ces années où, avec l'aide de son correspondant à Berlin, il pouvait rêver de reprendre le rôle que joua jadis Heine : contribuer à une meilleure compréhension entre les deux pays . Mais ce rêve, qui pouvait sembler naturel à un Alsacien, prit fin précisément au moment de la fondation du Centaure en 1896.