"Parmi tant d'autres, ces livres se désintègrent lentement dans la poussière des bibliothèques publiques et apparaissent parfois dans les catalogues des libraires d'ouvrages d'occasion avec la mention " épuisé et rare ". En d'autres termes, ils ne sont jamais lus".

Georges Bernier, La Revue Blanche, ses amis, ses artistes, Hazan, 1991, p. 104.

 

En commençant à m'intéresser à mon aïeul, j'étais persuadée d'être la première à pénétrer dans un univers en friche, vierge de toute intrusion. En deux ans, je suis allée de surprise en surprise en découvrant les facettes de ce polygraphe. Aujourd'hui, Victor Barrucand intéresse les chercheurs à plus d'un titre : historien, politicien, esthète revisiteur de textes oubliés, poète à ses heures, il fut avant tout un journaliste prolifique et respecté. Il intéresse les spécialistes de la bohème littéraire et anarchiste parisienne, les amateurs du petit monde de la Revue blanche ou de l'affaire Dreyfus, mais par-dessus tout les Algérianistes, car il a passé plus de trente ans de sa vie en Algérie, à défendre ses idéaux esthétiques et politiques.

Victor Barrucand est né le 7 octobre 1864, à Poitiers, dans la maison familiale de la rue des Cordeliers, troisième enfant de Laure Sténot et de Joseph-Marie Barrucand qui avait quitté Annecy, alors italienne, pour se marier et ouvrir un commerce de chaussures à Poitiers. Ayant perdu son père à seize ans, Barrucand préfère quitter sa mère, autoritaire et dévote, pour tenter sa chance à Paris. Il est d'abord ouvrier pour gagner sa pitance, puis se met à jouer de la flûte et du hautbois dans les cafés : cette expérience lui inspirera en 1895 ce Chanteurs des cours qu'il donne dans les Badauderies parisiennes illustrées par Félix Vallotton. C'est sans doute comme mélomane qu'il est introduit dans les milieux intellectuels de l'époque. Très tôt, il se lie d'amitié avec Félix Fénéon, qui sera toute sa vie un de ses amis les plus intimes.

A vingt ans, Barrucand publie sa première oeuvre lyrique, Rythmes et rimes (à mettre en musique). Suivent en 1889 quatre recueils sans grande valeur littéraire mais qui l'introduisent auprès des Hydropathes, de Mallarmé, de Verlaine, des frères Cros ; il consacre une étude aux pâtes de verre d'Henri Cros dans L'Art dans les deux mondes.