
Un écrit de jeunesse inédit
Je plains du fond du cur le malheureux qui parle ainsi Pourquoi ne pas rester tranquille vraiment. Mais dites-moi, quand vous avez une bouteille de gros cidre que faites vous. Dabord si votre bouteille est de verre vous en prenez une en grès puis vous la bouchez avec le plus grand soin et vous attachez solidement le bouchon, avec des cordes du fil de fer etc. Mais si le cidre est bon, quand il se met à fermenter, Crac ! la bouteille éclate, et il jaillit de tous côtés. Or le cidre cest limagination la bouteille cest ma tête, pauvre bouteille, elle est de verre et bien fragile encore : Quand limagination fermente et cest environ de 16 à 20 ans il y a de grandes chances pour quelle fasse sauter la bouteille. Comme Pour moi je crains singulièrement un pareille accident et comme je ne puis choisir une autre bouteille, jaime mieux laisser mon cidre sécouler peu à peu. Voilà pourquoi jécris et jajoute quil y a de grands avantages à nécrire que pour soi [p. 2] dabord, on craint peu la censure, quand un condamné est seul à plaider sa cause et à la juger tout est à parier que vu les circonstances atténuantes il sera acquitté à lunanimité. Cest ce qui arrive à lécrivain qui est en même temps auteur imprimeur libraire public et critique. Et puis on dit ce que lon veut, tout ce qui passe par la tête, science, fantaisies, caprices, folies et choses sérieuses, sans plan, sans phrases, sans craindre de blesser personne. Quant à moi, jai horreur du travail et sil me fallait surveiller mon style, mes mots, mes pensées pour ne pas fâcher celui-ci ni mécontenter celui-là jenverrai bien vite au diable le métier décrivain, ainsi je vous avertis davance quil y aura de tout dans mon ouvrage de tout absolument tant pis pour les susceptibilités. Mais va-t-on me dire (je parle au lecteur et je prie le public de ne pas oublier que ce lecteur cest moi) vous vous adressez bien certainement à quelquun, il est évident que ce nest point à vous seul que vous parlez. Oui lecteur sagace je madresse à quelquun, Mais à [p. 3] qui ? Je vous le donne en mille. Eh bien je madresse à mon follet, à mon farfadet si vous aimez mieux. Car jy crois fermement aux follets, à ces esprits légers, aimables, fins et railleurs qui sattachent à vous et malgré leurs petites supercheries vous aiment mieux que la plupart des hommes et presque autant que votre chien. Oui les follets vous aiment et ils le prouvent bien. Dis-moi lecteur quand jai fait quelque mauvaise action qui ma mis dans lembarras qui est-ce qui vient me piquer derrière loreille si fort si fort que jy porte immédiatement la main < pour me gratter >, si ce nest mon follet qui me punit, nest-ce pas mon fadet qui est en ce moment debout sur le dos de mon fauteuil et qui lit ce que jécris, par dessus mon épaule, qui me tire loreille (toujours loreille, jai remarqué bien des fois que cétait lendroit préféré des follets) quand il me voit mettre quelque chose qui ne lui convient pas de sorte que je marrête immédiatement, je porte la main à mon oreille je relis et je corrige et mon fadet recommence sa manuvre jusquà ce quil soit satisfait de mon ouvrage de sorte que si le lecteur nest pas content quil ne sen prenne pas à moi mais à mon follet.
Ce texte de jeunesse est le seul exemple connu dun essai en prose écrit par Maupassant dans une période de grande activité poétique. On supposait que, de lâge de treize ans jusquà la parution de son premier conte, La Main décorché, à vingt-cinq ans, Maupassant ne sétait consacré quà la poésie ou aux pièces de théâtre en vers. Le fragment reproduit ci-dessus date probablement du séjour au lycée impérial de Rouen, où Maupassant a été inscrit après son départ dYvetot, le 25 mai 1868, jusquau baccalauréat obtenu en juillet 1869. Lécriture est celle de cette période ; elle correspond notamment à celle de la lettre de 1868 publiée dans la présente livraison dHistoires littéraires. On ne peut cependant écarter formellement la possibilité dun texte composé vers la fin des années passées à Yvetot, ou au cours de lannée qui suivit lobtention du baccalauréat. Il existe tellement peu dautographes de Maupassant pour cette période quil est difficile de tirer une conclusion définitive.

