Un écrit de jeunesse inédit

 

Marlo Johnston

 

Dossier Maupassant

Benhamou-Honnorat/Dossier 1718

Johnston/le jeune Maupassant

Walbecq/documents

Oberlé/une épistole

Johnston/3 billets

Chadoqueau/plagiat

Goujon/inédits

Hawthorne/Gisèle d'Estoc

 

Pichois/Colette et sa fille

Chevrier/Desnos dans la presse

Entretien Annie Le Brun

Morel/Ubu aux Gueules de Bois

Sigu/Bibliothèque Firestone

 

 

 

 

 

 

 

 


 

Je plains du fond du cœur le malheureux qui parle ainsi – Pourquoi ne pas rester tranquille – vraiment. Mais dites-moi, quand vous avez une bouteille de gros cidre que faites vous. D’abord si votre bouteille est de verre vous en prenez une en grès puis vous la bouchez avec le plus grand soin et vous attachez solidement le bouchon, avec des cordes du fil de fer etc. Mais si le cidre est bon, quand il se met à fermenter, Crac ! la bouteille éclate, et il jaillit de tous côtés. Or le cidre c’est l’imagination la bouteille c’est ma tête, pauvre bouteille, elle est de verre et bien fragile encore : Quand l’imagination fermente et c’est environ de 16 à 20 ans il y a de grandes chances pour qu’elle fasse sauter la bouteille. Comme Pour moi je crains singulièrement un pareille accident et comme je ne puis choisir une autre bouteille, j’aime mieux laisser mon cidre s’écouler peu à peu. Voilà pourquoi j’écris et j’ajoute qu’il y a de grands avantages à n’écrire que pour soi [p. 2] d’abord, on craint peu la censure, quand un condamné est seul à plaider sa cause et à la juger tout est à parier que vu les circonstances atténuantes il sera acquitté… à l’unanimité. C’est ce qui arrive à l’écrivain qui est en même temps auteur imprimeur libraire public et critique. Et puis on dit ce que l’on veut, tout ce qui passe par la tête, science, fantaisies, caprices, folies et choses sérieuses, sans plan, sans phrases, sans craindre de blesser personne. Quant à moi, j’ai horreur du travail et s’il me fallait – surveiller mon style, mes mots, mes pensées pour ne pas fâcher celui-ci ni mécontenter celui-là j’enverrai bien vite au diable le métier d’écrivain, ainsi je vous avertis d’avance qu’il y aura de tout dans mon ouvrage de tout absolument tant pis pour les susceptibilités. Mais va-t-on me dire (je parle au lecteur et je prie le public de ne pas oublier que ce lecteur c’est moi) vous vous adressez bien certainement à quelqu’un, il est évident que ce n’est point à vous seul que vous parlez. Oui lecteur sagace je m’adresse à quelqu’un, Mais à [p. 3] qui ? Je vous le donne en mille. Eh bien je m’adresse à mon follet, à mon farfadet si vous aimez mieux. Car j’y crois fermement aux follets, à ces esprits légers, aimables, fins et railleurs qui s’attachent à vous et malgré leurs petites supercheries vous aiment mieux que la plupart des hommes et presque autant que votre chien. Oui les follets vous aiment et ils le prouvent bien. Dis-moi lecteur quand j’ai fait quelque mauvaise action qui m’a mis dans l’embarras qui est-ce qui vient me piquer derrière l’oreille si fort si fort que j’y porte immédiatement la main < pour me gratter >, si ce n’est mon follet qui me punit, n’est-ce pas mon fadet qui est en ce moment debout sur le dos de mon fauteuil et qui lit ce que j’écris, par dessus mon épaule, qui me tire l’oreille (toujours l’oreille, j’ai remarqué bien des fois que c’était l’endroit préféré des follets) quand il me voit mettre quelque chose qui ne lui convient pas de sorte que je m’arrête immédiatement, je porte la main à mon oreille je relis et je corrige et mon fadet recommence sa manœuvre jusqu’à ce qu’il soit satisfait de mon ouvrage – de sorte que si le lecteur n’est pas content qu’il ne s’en prenne pas à moi mais à mon follet.

Ce texte de jeunesse est le seul exemple connu d’un essai en prose écrit par Maupassant dans une période de grande activité poétique. On supposait que, de l’âge de treize ans jusqu’à la parution de son premier conte, La Main d’écorché, à vingt-cinq ans, Maupassant ne s’était consacré qu’à la poésie ou aux pièces de théâtre en vers. Le fragment reproduit ci-dessus date probablement du séjour au lycée impérial de Rouen, où Maupassant a été inscrit après son départ d’Yvetot, le 25 mai 1868, jusqu’au baccalauréat obtenu en juillet 1869. L’écriture est celle de cette période ; elle correspond notamment à celle de la lettre de 1868 publiée dans la présente livraison d’Histoires littéraires. On ne peut cependant écarter formellement la possibilité d’un texte composé vers la fin des années passées à Yvetot, ou au cours de l’année qui suivit l’obtention du baccalauréat. Il existe tellement peu d’autographes de Maupassant pour cette période qu’il est difficile de tirer une conclusion définitive.