



Je sais le mépris qu'elle professe pour ses livres. " J'écris tant de folies ", me dit-elle un jour où j'essayais de lui rappeler une phrase dont elle ne se souvenait pas. Mon plus grand désir à seize ans était de voir Colette, j'y parvins grâce à son extrême bienveillance et je fus très déçue. Cette dame (car alors ce n'était plus Colette, tant elle m'apparut différente de ce que j'imaginais) me reçut dans une de ces petites maisons d'Auteuil qu'elle décrit si bien, un jardin et des bêtes.
Je ne compris rien, je partis désespérée. Une fois chez moi, je noyai de larmes un livre merveilleux, Les Vrilles de la vigne, d'elle, si dissemblable et qui m'avait fait l'aimer. Souvent je rencontrais Colette aux taillis du Bois où elle promenait ses chiens ; mon chagrin ne fit que croître : à seize ans, on ne se console pas si facilement de cet abîme qui existe presque toujours entre les gens qui écrivent et leur œuvre. La poésie, troisième personnage, invisible comme l'ange gardien, comble cet abîme d'une aile profonde établissant ainsi un pont-levis miracle entre l'auteur et la page. Colette, comme d'autres de beaux yeux, une voix merveilleuse ou la faculté de jouer aux échecs à la perfection, possède un don qui lui est presque étranger. Elle semble même ignorer ce qui la distingue des autres, et son mépris des lettres - des siennes - stupéfie.
Elle n'aime pas écrire. " J'écris comme une concierge ", me dit-elle un jour en me montrant près de son bureau un panier plein de feuilles froissées. " Dire toujours je, ajouta-t-elle, m'a tuée, je ne sais plus écrire à la troisième personne. " Rêveuse, je songeais à ce que nous raconte Gide à propos des Nourritures terrestres. " Ne dites jamais je ", lui écrivit Oscar Wilde.
Quelque temps après, Colette publiait Chéri. Étincelante victoire, sa bataille avec ce " je " terrible qui avait fait jusqu'alors son talent, était terminée. La beauté de ce livre est si foudroyante que je fus longue à m'en remettre. Chéri est un livre trompeur. Son apparence légère et louche ne fait pas prévoir une telle poésie. On est désarmé, confondu, roulé. Par quelle magie, Colette fait-elle de Chéri, mince gigolo, ce héros si touché par l'amour et si touchant ? C'est un nouveau miroir, source secrète et dangereuse comme celle de Narcisse, nous y baignons notre visage et nous manquons de nous y laisser choir lorsque Chéri, sagement étendu auprès de la " copine " et noyé dans les souvenirs de Léa, étend soudain la main et touche les grosses perles " creuses et légères " qui sont au cou de cette femme, puis retire sa main " comme quelqu'un qui s'est accroché les ongles à une soie éraillée ". Nostalgie terrible, poésie même ; nous reconnaissons nos souffrances qui sont bien loin des lamentations romantiques, qui sont faites de détails, espèces de premiers plans de l'amour, tandis que la vraie tragédie se déroule dans nos poitrines sans que nous prenions la peine d'y réfléchir.
La Maison de Claudine est bien différente. Chéri est un livre bas, La Maison de Claudine est au contraire très pure, mais nous y retrouvons la même mélancolie. L'un explique l'amour ; l'autre, l'enfance, l'anneau magique est toujours là. On voudrait tout citer, ce passage où la petite fille avilie par une après-midi de jeux et de cris, attend pour rentrer chez elle " que se lève lentement sur son visage chauffé, noir d'excitation, cette pâleur, cette aube intérieure qui fête le départ des bas démons ". Et l'histoire de la sœur aux longs cheveux : " Herbes où se débat la main errante ", et celle admirable du " Veilleur " sur laquelle, à regret, on ferme le livre. Cette toute dernière phrase cependant m'arrête : " Tout est normal. " Non, madame, rien n'est normal, un talent comme le vôtre est extraordinaire : on vous en félicite, on en parle, on ne se l'explique pas, la poésie s'en mêle.
Mireille Havet Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, 21 octobre 1922, rubrique " Nos médaillons ".
Colette a toujours ressenti de l'aversion pour la littérature enfantine et ce depuis son plus jeune âge. Pourtant, en 1916, elle rédigea un Avertissement à Bel-Gazou et aux autres lecteurs pour l'ouvrage que publiait un auteur de 17 ans, Mireille Havet. Ce livre, La Maison dans l'œil du chat, paru aux éditions Georges Crès en 1917, était un recueil de récits et de poèmes composés entre 1913 et 1916. C'était là la première préface signée par Colette (la page de titre annonçait " Avertissement de Colette Willy ").
