
Radio-Plume
Assisterions-nous à l'émergence d'un nouveau champ de recherches littéraires ? Après Hermès sans fil et Écritures radiophoniques (actes des colloques de Clermont-Ferrand de 1994 et de 1999), voici Les Écrivains hommes de radio (1940-1970) qui fait à son tour suite à un premier volume consacré, sous le titre Les Écrivains à la radio, aux " Entretiens de Jean Amrouche " (actes des colloques de Montpellier de 1998 et de 2000) . Une hirondelle, se fût-elle mise en quatre, ne fait pas le printemps, diront ceux qui, par tradition, veulent ignorer qu'entre le livre et la radio, il peut y avoir matière à histoires littéraires. Les autres se diront peut-être, avec Pierre-Marie Héron, que poser la question des interactions entre les deux médias, c'est avoir une chance de " découvrir […] comment cet art mécanique moderne qu'est la radio a pu entrer dans une problématique littéraire, rencontrer ou influencer une conception de la littérature, exercer ou non une attraction esthétique, susciter ou influencer d'une manière ou d'une autre, par ses servitudes et ressources propres, des textes ". Comme on ne part pas à la découverte de nouveaux territoires sans s'être auparavant documenté, c'est à un état des lieux des savoirs constitués ou en voie de constitution que nous voudrions convier le lecteur .
Les années 20 ou l'enfance de l'art radiophonique Les débuts d'une histoire littéraire de la radio datent des années 1920. En amont, c'est la Première Guerre mondiale et, dans son champ de gravité, la mise au point d'une radio arme de guerre : transmission d'informations, subversion par la désinformation et divertissement, avant tout par la musique. De l'esprit pionnier de cette époque témoignent des ouvrages comme Branly : au temps des ondes et des limailles (1844-1940) de Philippe Broca-Monod, paru chez Belin en 1990, et Le Général Ferrié et la naissance des transmissions et de la radiodiffusion de Michel Amoudry, paru aux Presses universitaires de Grenoble en 1993.
En décembre 1921, c'est le début des émissions régulières sur le poste de la tour Eiffel, avec le " journal parlé ", des reportages - notamment de matchs de boxe - et de la musique. À en croire l'historien des médias Christian Brochand, la première " pièce radiophonique " (un conte de Noël avec bruitage) aurait été " radiophonée " par Radiola en décembre 1922 . Or qui sait, de nos jours, que c'est l'année même où fut inventé le haut-parleur ?
On a alors le moyen de diffusion de phénomènes sonores, mais pas forcément des idées très claires sur la matière qu'il convient de faire connaître au plus grand nombre - car on est bien conscient que la radio constituera le moyen de communication de masse par excellence. Aussi, en mai 1924, la revue L'Impartial français organise-t-elle le premier concours de " littérature radiophonique " : le jury est composé d'écrivains et de personnalités du monde du théâtre (Colette, Jacques Copeau, la comtesse de Noailles, Léon-Paul Fargue, Rosny Aîné, etc.). " L'ambiguïté de la demande du journal, écrit Cécile Méadel, se retrouvait dans la distribution des récompenses. Deux premiers prix furent en effet attribués, l'un pour ses "qualités littéraires" et l'autre pour ses "qualités radiogéniques" ". Cette distinction élémentaire est symptomatique d'une différence que l'on observe encore de nos jours : elle départage les tenants d'une conception de la radio qui n'y voit qu'une simple voie de transmission de phénomènes sonores (voix, musique), de ceux qui considèrent que la radio peut et doit donner lieu à des créations spécifiques . Ce sera surtout à ces dernières que nous nous intéresserons ici.

