

Lexistence même
dune correspondance Saint-Pol-Roux-Rolland de Renéville pourrait
surprendre dans la mesure où lon voit mal ce qui serait susceptible
de rapprocher deux poètes aux tempéraments si opposés,
poètes que séparent deux générations et qui ne
sétaient jamais rencontrés avant de sécrire.
Cette correspondance naquit en décembre 1927 de la volonté dassortir
le sommaire du premier numéro du Grand Jeu de quelques signatures reconnues
qui serviraient de caution intellectuelle à la revue et permettraient
dattirer sur elle lattention de la critique. Cest donc à
des motifs relevant dune politique littéraire sans doute inspirée
par Léon Pierre-Quint quon doit de voir Saint-Pol-Roux figurer
en juin 1928 au sommaire du Grand Jeu, aux côtés de Robert Desnos
et de Georges Ribemont-Dessaignes, chacun de ces noms venant découvrir
une strate de la généalogie poétique du mouvement mené
par René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte : Desnos pour le Surréalisme,
Dessaignes pour le Dadaïsme, Saint-Pol-Roux pour le Symbolisme. La démarche
suscita dailleurs quelques tiraillements au sein de la rédaction,
Rolland de Renéville jugeant la collaboration de Desnos inacceptable
et Gilbert-Lecomte ne prenant guère au sérieux celle de Saint-Pol-Roux.
La correspondance quon va lire permet dentrevoir les raisons de
ce hiatus et dinterroger ainsi le mythe de la « communauté
des phrères simplistes » cette fraternité
spirituelle affichée par les membres du Grand Jeu car, à
travers lapparition de la figure de Saint-Pol-Roux dans les pages du
Grand Jeu, cest la conception même du mouvement et de sa revue
qui se trouvait pour la première fois mise en débat au sein
du groupe.
Sans doute nétait-il pas question, à lorigine, de
publier la lettre de Rolland de Renéville à Saint-Pol-Roux ni
sa réponse, mais simplement le poème quil aurait obtenu
de lui. Cest parce que Rolland de Renéville accordait à
cette correspondance une valeur de « manifeste », souhaitant
la voir succéder immédiatement à lavant-propos
du premier numéro de la revue spiralée, quon lui trouva
une place en fin de volume au prix de quelques caviardages. Pourquoi cette
valeur de « manifeste » ? Lombre tutélaire
du Surréalisme semble planer sur la question. Sadresser au « Maître
de limage » et placer cette intervention sous le signe de
lexil rimbaldien, nétait-ce pas, dune certaine manière,
saccaparer licône fabriquée par les Surréalistes
qui avaient soulevé, quelques années auparavant, la chape doubli
que subissaient volontairement le Magnifique et ses grappes de métaphores ?
Nétait-ce pas investir une chasse-gardée dAndré
Breton ? De là à suggérer que le Grand Jeu se substituerait
prochainement au Surréalisme, il ny avait quun pas dont
on peut penser que Rolland de Renéville la vite franchi quand
on lit ce quil écrivait au même moment à son ami
Louis Parrot, lequel préparait une enquête sur les avant-gardes
littéraires de lépoque :
De même que le symbolisme sest étendu sur une période de trente années, soutenu successivement par La Plume, LErmitage et Le Mercure, de même le surréalisme a commencé avec Dada dans la revue Littérature, sest affirmé dans La Révolution surréaliste (avec la branche de LEsprit, parallèle et sur) et se continuera dans le Grand Jeu avec la tendance métaphysique que vous savez. [ ] Vous pouvez aussi citer Saint-Pol-Roux dont les théories nous influencent
André Rolland de Renéville, Tours, sans date.
Assurément, la collégialité du « nous »
qui conclut ces propos est abusive ; on chercherait longtemps chez tel
ou tel membre du Grand Jeu autre que Rolland de Renéville la moindre
référence à Saint-Pol-Roux. Mais cet attachement singulier
de Rolland de Renéville permet de comprendre limportance insoupçonnée
quil accordait à sa correspondance avec le Magnifique :
non seulement cette correspondance permettait dinscrire le Grand Jeu
dans la descendance du Surréalisme, mais elle indiquait les moyens
par lesquels il en constituerait le dépassement.